dimanche 26 avril 2026

Le chrétien en armure complète, par William Gurnall, 49e partie

 Le chrétien doit tenir ferme et veiller.


Troisièmement. Tenir ferme s'oppose ici au sommeil et à la paresse. Tenir ferme est une posture d'éveil et de vigilance. Lorsque le capitaine voit ses soldats endormis, étendus en toute sécurité sur le sol, il leur ordonne : "Au garde-à-vous !", c'est-à-dire : "Tenez ferme et veillez !" Dans certains cas, être trouvé endormi est passible de la mort, notamment lorsqu'un soldat est désigné pour monter la garde.

Or, dormir mérite la mort ; car il faut veiller pour que toute l'armée puisse dormir, et son sommeil peut leur coûter la vie. C'est pourquoi un grand capitaine pensa avoir rendu justice à ce soldat qu'il transperça de son épée, car il l'avait trouvé endormi alors qu'il aurait dû monter la garde. Il justifia sa sévérité en disant qu'il le laissa tel qu'il l'avait trouvé : "Je l'ai trouvé mort dans son sommeil, et je l'ai laissé endormi dans la mort".

La vigilance est plus nécessaire au soldat chrétien qu'à tout autre, car les autres soldats combattent des hommes qui ont autant besoin de sommeil qu'eux-mêmes ; mais le grand ennemi du chrétien, Satan, est toujours éveillé et rôde, cherchant qui surprendre. Et si Satan est toujours éveillé, il est dangereux pour le chrétien d'être spirituellement endormi, c'est-à-dire en sécurité et insouciant. Le chrétien est rarement vaincu par cet ennemi, mais il y a toujours trahison ou négligence dans cette affaire. Soit la part non régénérée le trahit, soit la grâce n'est pas assez vigilante pour le découvrir à temps, afin de se préparer à l'affrontement.

L'ennemi est déjà sur lui avant même qu'il ne soit pleinement éveillé pour dégainer son épée. Le sommeil du saint est le temps de la tentation pour Satan. Une mouche ose ramper sur un lion endormi. Aucune tentation n'est si faible qu'elle ne soit assez forte pour déjouer un chrétien qui dort et se pense en toute sécurité. Samson dort, et Dalila lui coupe les cheveux. Saül dort, et sa lance lui est arrachée, sans qu'il s'en aperçoive. Noé dort, et son fils impie a l'occasion de découvrir la nudité de son père. Eutychus dort, s'assoupit et tombe du troisième étage ; on le croit mort.

Ainsi, le chrétien endormi dans sa "sécurité" peut bientôt être surpris, au point de perdre une grande partie de sa force spirituelle; la joie du Seigneur, qui est sa force même. Dépouillé de sa lance, de son armure (de ses grâces, je veux dire) du moins dans leur usage actuel, et sa nudité découverte par des hommes sans grâce, à la honte de sa profession de foi. De même, lorsque le sanguinaire Joab put remarquer la vaine gloire de David lors du recensement du peuple, la grâce de David n’était-elle pas endormie ? Oui, le chrétien peut chuter d’une haute profession de foi, s’abaisser à des pratiques si scandaleuses que d’autres peuvent se demander s’il y a réellement en lui une vie de grâce.

Il incombe donc au chrétien de rester vigilant. Le sommeil s'insinue aussi insidieusement dans l'âme que dans le corps. Les vierges sages s'endormirent comme les folles, quoique moins profondément. Prends garde de ne pas te complaire dans ta paresse, mais réveille-toi, comme on dit à celui qui est somnolent de se lever ou de marcher. Cède à la paresse et à l'oisiveté, et elle te gagnera. Efforce-toi d'accomplir tel ou tel devoir, et l'oisiveté disparaîtra.

David éveille d'abord sa langue pour chanter, sa main pour jouer de la harpe, puis son cœur s'éveille aussi (Psaume 62:8). Le lion, dit-on, lorsqu'il s'éveille, se fouette de la queue pour se donner du courage, puis il part à la poursuite de sa proie. Nous avons suffisamment de raisons de nous inciter à faire preuve de toute la prudence et de toute la diligence possibles.

Pourquoi le chrétien doit-il tenir ferme et veiller?

Premièrement, l’œuvre du chrétien est trop délicate pour être bien accomplie entre veille et sommeil, et trop importante pour être bâclée ou négligée, quelle que soit la manière. Il est nécessaire d’être vigilant pour marcher au bord d’un fleuve profond ou au sommet d’une colline escarpée. Le chemin du chrétien est si étroit et le danger si grand qu’il exige un œil alerte pour discerner et un regard assuré pour guider ; or, un œil endormi ne peut ni l’un ni l’autre.

Considérez n'importe quel devoir ou grâce, et vous constaterez qu'il se situe entre Sylla et Carybde (deux monstres marins de la mythologie grecque situés aux deux extrêmes d'un détroit). La foi, la grande œuvre de Dieu, se fraye un chemin entre la montagne de la présomption et le gouffre du désespoir. La patience est une grâce si nécessaire que nous ne pouvons nous en passer un seul jour, sous peine de perdre la raison.

Cela nous préserve de sombrer dans la torpeur apathique d'une stupidité crasse, qui prive la créature de ses sens ; ni dans une crise de mécontentement furieuse, qui, bien que suffisamment lucide, voire excessive, pour ressentir la main de Dieu, prive l'homme de sa raison, au point qu'il se retourne contre Dieu et, dans la fureur de son esprit rebelle, lui renvoie ses flèches en plein visage. On pourrait dire la même chose du reste. Toute vérité est indissociable de l'erreur. Nul devoir ne peut être accompli sans s'approcher dangereusement du territoire de l'ennemi, qui, alerté, ne tarde pas à sortir pour s'opposer au chrétien. Ce dernier ne doit-il donc pas veiller constamment sur lui ?

Il n'y a pas de vérité sans qu'une erreur ne s'y mêle. On ne peut accomplir son devoir sans s'approcher dangereusement du territoire ennemi, qui, alerté, sort aussitôt pour affronter le chrétien. Dès lors, ne doit-il pas veiller constamment sur lui ? 

Deuxièmement, les inconvénients liés au fait de veiller ne sont pas comparables aux avantages que cela procure. Ainsi, tu déjoues les desseins que Satan a ourdis contre toi. Il est bon de veiller pour empêcher le pillage de la maison, et à plus forte raison pour préserver son cœur des convoitises du diable. "Prenez garde de ne pas entrer en tentation" (Matthieu 26:41).

Celui qui sombre dans le sommeil le fait au prix de sa propre souffrance ; quoique si la blessure n'est pas si profonde, elle peut finir par guérir. Ne pas veiller une nuit peut te tenir éveillé bien des nuits lors d'occasions plus pénibles. Ne vaudrait-il pas mieux veiller avec prudence, pour te préserver d'un méfait, plutôt que de garder ensuite les yeux ouverts, que tu le veuilles ou non, sous le poids de la douleur et de l'angoisse de la blessure reçue pendant ton sommeil ?

Tu sais combien David fut meurtri par une chute survenue dans son sommeil spirituel ; car que faisait-il d'autre lorsqu'au crépuscule, il se leva de son lit et marcha sur le toit de sa maison, tel un somnambule ? (2 Samuel 11:2-6). Et combien de nuits d'insomnie cela causa-t-il à ce saint homme, comme en témoignent ses propres lamentations sur ce péché, qui est le sujet et le fardeau douloureux de plusieurs psaumes mélancoliques?

2. C’est par ta vigilance que tu apprendras le mieux les méfaits de la somnolence. Celui qui dort ne se rend pas compte de ses propres ronflements, combien ils sont disgracieux et gênants pour autrui, mais celui qui est éveillé en est conscient. L'homme endormi ne se rend pas compte qu'on le met à nu, sous le regard indiscret de ceux qui abusent de lui ; mais celui qui est éveillé observe, en a honte et se couvre.

Ainsi, tant que tu es spirituellement éveillé, tu ne peux manquer d'observer de nombreux passages déplaisants dans la vie de ces croyants qui ne veillent pas sur leur cœur, ce qui te remplira de pitié pour eux. Tu verras comment ils sont abusés par Satan et leurs propres passions qui, tels de grossiers serviteurs, prennent tout leur temps pour jouer leurs mauvais tours, une fois qu'ils se sont assurés que leur maîtresse (je parle de la grâce, qui est maintenant endormie) celle qui devrait les tenir en meilleure posture.

Oui, la honte te montera au visage en voyant comment, par leur nudité (spirituelle), leur profession même de foi est bafouée par ceux qui passent, en voyant leur sort. Eh bien, ce que tu rougis de voir et que tu plains de trouver chez autrui, prends garde que cela ne t'arrive à toi-même. Si tu laisses la torpeur spirituelle s'installer en toi, tu seras toi-même celui sur qui tout cela s'abattra ; et quoi d'autre encore ?

Le sommeil égalise tout ; le sage n'est alors pas plus avisé qu'un fou pour se mettre à l'abri ; ni le fort plus apte que le faible à se défendre. Si le sommeil s'empare une seule fois de ton œil, c'est la nuit pour toi, et tu es, même le plus saint des saints, comme les autres hommes, tant que ce sommeil te gagne.

3. Par ta vigilance, tu attireras à toi une compagnie qui rendra le temps bref et doux : ton cher Sauveur, dont la douce conversation et les discours sur les choses du royaume de ton Père te feront oublier le repos des chrétiens endormis et la perte d’une telle joie céleste dont tu jouis. Qui, qui aime son âme plus que son corps, ne préférerait pas les chants de David au sommeil de David lui-même ?

Qui ne préférerait pas la présence réconfortante du Christ auprès d'une âme éveillée, plutôt que son absence auprès d'une âme endormie et paresseuse ? C'est à l'âme vigilante que le Christ se plaît à être et à laquelle il ouvre son cœur. Nous ne choisissons pas ce moment pour rendre visite à nos amis, lorsqu'ils dorment profondément. 

Bien au contraire, si nous sommes auprès d'eux et que nous les voyons somnoler, nous jugeons qu'il est temps de les laisser à leur sommeil ; et le Christ fait de même. Il se retire de son épouse jusqu'à ce qu'elle soit mieux éveillée, plus apte à recevoir son amour. Donnez le vin le plus doux à un homme endormi, et vous risquez de le voir se renverser ; donnez-lui une bourse d'or, et il aura bien du mal, au matin, à se souvenir de ce que vous lui avez offert pendant la nuit. Ainsi, dans l'état de somnolence de l'âme, le chrétien perd le bénéfice de sa miséricorde, et le Christ la louange qui lui est due ; c'est pourquoi le Christ attend que l'âme soit plus éveillée pour lui prodiguer ses grâces les plus précieuses, afin qu'il puisse lui faire du bien et que celle-ci puisse le louer.

Comment le chrétien doit tenir ferme et veiller.

Question : Mais comment le chrétien doit-il veiller ?

Réponse : Tout d'abord, veillez sans cesse. La lampe de Dieu dans le tabernacle devait brûler continuellement (Exode 27:20 ; 30:8), c'est-à-dire toute la nuit, sens confirmé par plusieurs autres passages. Et je vous le demande, qu'est-ce que notre vie en ce monde sinon une nuit obscure de tentation ? Prenez garde, chrétien, que votre veille ne s'éteigne jamais en ces temps sombres, de peur que votre ennemi ne vous surprenne à cette heure. Il peut vous trouver, mais vous ne pouvez lui résister dans l'obscurité.

Si jamais ton œil se ferme dans un sommeil spirituel, tu deviens une proie facile pour sa colère ; et sache que tu ne peux guère te permettre de ne pas veiller sans que le diable ne le remarque. Le diable connaissait les heures de sommeil des apôtres, et alors il désirait la permission de les "vanner" (Luc 22). Il vit qu'ils étaient dans un certain désordre, que le regard de leur âme commençait à s'alourdir. Le voleur se lève quand les honnêtes gens se couchent. Le diable, j'en suis sûr, commence à tenter quand les saints cessent de veiller. Quand le bâton est jeté, alors le loup apparaît. Quand l'âme repousse la pensée du danger et se sent le plus en sécurité, alors il est le plus proche. Efforce-toi donc d'être constant dans ta sainte vigilance ; le manque de cela gâche tout.

Certains, après une grave chute dans un péché qui les a profondément meurtris, paraîtront très prudents pendant un temps, quant à leurs déplacements, leur démarche et leurs fréquentations. Mais dès que la douleur de leur conscience s'estompe, leur vigilance retombe et ils redeviennent aussi insouciants qu'auparavant, tels celui qui prend soin de bien fermer sa boutique à clé et qui, même après un cambriolage, veille tard pour la surveiller, avant de ne plus s'en soucier.

D'autres, dans l'affliction ou tout juste sortis de l'épreuve, oh ! comme ils sont attentifs et scrupuleux tant que l'odeur du feu les enveloppe et que le souvenir de leur détresse est encore vif ! Ils sont aussi prompts à pécher que celui qui sort d'une pièce chaude et confinée l'est à respirer l'air frais. Ils reculent à la moindre tentation. Mais hélas ! comme ils s'endurcissent vite au point de commettre sans remords ces péchés dont la simple pensée, un peu auparavant, les troublait et les affligeait tant !

Josèphe, dans ses Antiquités, nous dit que les fils de Noé, pendant quelques années après le Déluge, habitèrent au sommet des hautes montagnes, n'osant s'installer dans les plaines de peur d'être engloutis par un autre déluge ; mais avec le temps, voyant qu'aucun déluge ne survenait, ils s'aventurèrent dans la plaine de Shinéar, où leur crainte passée, nous le voyons, aboutit à l'une des tentatives les plus audacieuses et les plus orgueilleuses contre Dieu dont le soleil ait jamais été témoin : la construction d'une tour dont le sommet devait atteindre le ciel (Genèse 11:2-4).

Ceux qui, au début, étaient si pudiques et craintifs qu'ils n'osaient pas descendre de leurs collines par peur de se noyer, cherchent maintenant à se prémunir contre toute tentative future du Dieu du ciel lui-même. Ainsi, nous voyons souvent les jugements de Dieu marquer les esprits au point que, pendant un temps, ils se tiennent à l'écart de leurs péchés (comme ceux-ci sur leurs collines) craignant d'y revenir ; mais lorsqu'ils voient le beau temps se maintenir et qu'aucun nuage ne s'amoncelle annonçant une nouvelle tempête, alors ils peuvent retomber dans leurs vieilles pratiques perverses et devenir plus audacieux et téméraires que jamais.

Mais si tu veux être véritablement chrétien, continue de veiller, ne relâche pas ta vigilance. Tu as bien cheminé jusqu'ici. Ne t'allonge pas, comme un voyageur paresseux, au bord du chemin pour dormir, mais réserve ton repos jusqu'à ce que tu sois rentré chez toi, hors de danger. Ton Dieu ne s’est pas reposé jusqu’à ce que l’œuvre du dernier jour dans la création fût achevée, et toi non plus, tu ne dois pas cesser de veiller et d’œuvrer jusqu’à ce que tu puisses dire que ton œuvre de salut est achevée.

Deuxième réponse; veiller complètement.

1. Veille sur toi-même tout entier. Le gardien honnête fait sa ronde et scrute toute la ville. Il ne limite pas sa surveillance à telle ou telle maison. Ainsi, veille sur toi-même tout entier. Un pore du corps est une porte assez grande pour laisser entrer une maladie si Dieu le veut, et une seule faculté de ton âme, ou un seul membre de ton corps, peut laisser entrer un ennemi qui pourrait mettre en péril ton bien-être spirituel. Hélas, combien peu veillent sur eux-mêmes ! Une faculté n’est pas gardée, un membre du corps n’est pas pris en compte. Celui qui est scrupuleux en un point, tu le trouveras en sécurité en un autre. 

Tu veilles peut-être sur tes paroles, afin qu'aucune conversation impure ne choque les oreilles des hommes ; mais comment le Seigneur veille-t-il sur le temple de ton cœur ? (2 Chroniques 23:6). N'est-ce pas là une souillure de convoitise ? Tu te gardes peut-être de toucher à la bourse de ton prochain, et de faire un vol chez lui ; mais ton cœur envieux ne lui en veut-il pas ce que Dieu lui accorde ? Quand tu pries, tu prends grand soin d'afficher une attitude respectueuse ; mais quel regard portes-tu sur ton âme pour qu'elle accomplisse son devoir ?

2. Soyez vigilants en toutes choses. Si l'apôtre nous exhorte à "rendre grâces en toutes choses", il nous incombe de veiller en toutes choses, afin que Dieu ne perde pas la louange qui Lui est dûe, ce qui arrive souvent par manque de vigilance. Presque aucune action, même insignifiante, ne puisse rendre service à Dieu ou au diable ; aucune n'est donc trop petite pour mériter notre attention.

C'était un homme saint, en vérité, dont il était dit qu'il "mangeait et buvait la vie éternelle". Cela signifie qu'il veillait si scrupuleusement sur lui-même en ces choses qu'il était comme au ciel lorsqu'il les accomplissait. Il n'est pas une créature si petite parmi toutes les œuvres de Dieu que sa providence ne la protège, jusqu'au moineau et au cheveu. Qu'il n'y ait aucune parole ni aucune action de toi sur laquelle tu ne sois pas vigilant. Tu seras jugé pour tes paroles et tes pensées vaines, et ne veux-tu pas y prêter attention ?

Troisième réponse; veille avec sagesse. Tu agiras ainsi si tu sais où tu dois redoubler de vigilance, et cela doit être en premier lieu concernant le devoir le plus important du commandement. La dîme du cumin et de l'anis ne doit pas être négligée ; mais prends garde de ne pas négliger les points les plus importants de la loi, le jugement, la miséricorde et la fidélité, car ta rigueur dans les moindres aspects pourrait masquer ton horrible iniquité dans les plus grands (Matthieu 23:23).

1. Chrétien, commence par le bon côté de ton travail, en accordant ton attention principale sur les desseins maléfiques de l'ennemi envers Dieu et envers les hommes, à sa loi et à son Évangile, à son culte et à ta vie quotidienne ; et une fois cela fait, ne néglige pas les détails. Si un maître, avant de partir, ordonne à son serviteur de veiller sur son enfant et de ranger sa maison avant son retour, le remerciera-t-il, à son retour, d'avoir balayé et rangé sa maison s'il trouve son enfant, par sa négligence, tombé dans le feu et y a trouvé la mort ou des blessures ? Certainement pas.

Il a laissé son enfant à sa charge principale, et l'autre responsabilité aurait dû lui céder la place si les deux étaient impossibles à assumer (en même temps). Ces derniers temps, nous avons observé parmi nous un grand zèle concernant certains aspects du culte ; mais qui se soucie du petit enfant; je veux parler ici des devoirs essentiels du christianisme ? Y a-t-il jamais eu moins d'amour, de charité, d'abnégation, de spiritualité, ou de force sainte dans aucune de ses manifestations, qu'en cette triste époque que nous traversons ? Hélas, ces qualités, comme l'enfant, risquent fort de périr dans le feu de la discorde et de la division qu'un zèle perverti pour des choses futiles a allumé parmi nous.

2. Veille sur toi-même avec une vigilance accrue, surtout dans les domaines où tu te sens le plus faible et où tu as le plus souvent essuyé des échecs. La partie la plus vulnérable de la cité a besoin d'une protection maximale, et dans notre corps, la partie la plus délicate est la plus observée et la plus choyée. Il serait étrange, si ta grâce est si forte et si harmonieuse, que tu ne perçoives pas rapidement quelle facette a le plus besoin du rivage, par une inclinaison plus marquée d'un côté que de l'autre. Ton corps n'est pas si robuste, mais tu constates que telle humeur est en excès, et telle autre partie s'égare plus vite qu'une autre ; il en va peut-être de même pour ton âme.

Réfléchis-y attentivement, et surveille avec plus de soin ce qui te semble le plus faible. Est-ce ta tête qui est faible; ton jugement, je veux dire ? Prends garde à toi-même, et ne fréquente pas ceux qui ne boivent que le vin que tes faiblesses ne peuvent supporter  (des opinions pompeuses) et ne t'offusque pas qu'on te refuse leur coupe.

Un vin aussi fort est plus enivrant que nourrissant, et ceux qui en consomment le plus ne sont pas réputés pour leur âme saine, pas plus que ceux qui ne boivent que de l'eau forte ne le sont pour leur corps. Ton impuissance réside-t-elle dans tes passions ? En vérité, nous sommes faibles, car ces passions sont fortes et violentes. Prends-en garde comme celui qui habite une chaumière prendrait garde à chaque étincelle qui s'échappe de sa cheminée, de peur qu'elle ne s'y enflamme et n'y mette le feu.

Oh ! fais attention aux paroles qui sortent de ta bouche, ou de celles de tes interlocuteurs. C'est le petit instrument qui embrase le cours de la nature. Quand la maison de notre voisin brûle, nous arrosons notre toit, ou le recouvrons d'un drap humide. Quand la colère jaillit de la bouche d'autrui, prends garde à toi, et apaise ton propre esprit ardent. Aie toujours sur toi des versets et des arguments apaisants, capables de calmer ta colère. Et fais de même pour toute autre faiblesse que tu constates.

dimanche 19 avril 2026

Le chrétien en armure complète, par William Gurnall, 48e partie

 

Le devoir du chrétien de rester à sa place et le danger de traîner.

Deuxièmement. Tenir ferme signifie que chacun doit rester à son rang et à sa place, ce qui s'oppose à tout désordre ou à tout déplacement intempestif. Lorsqu'un capitaine voit ses soldats marcher ou combattre hors de leur rang et de leur ordre, il leur ordonne de tenir ferme. La discipline militaire est si stricte en la matière qu'elle ne permet à personne de quitter sa place sans autorisation spéciale. Certains y ont perdu la vie pour avoir combattu hors de leur position, même avec un grand succès.

De là, nous avons:

Doctrine. Chaque chrétien doit veiller à occuper la place que Dieu lui a assignée. La méthode du diable consiste d'abord à semer la discorde, puis à ruiner. L'ordre suppose la compagnie ; celui qui marche seul ne peut s'égarer. La place et le rang que le chrétien doit occuper sont donc liés à la société ou au groupe dans lequel il évolue. 

On peut considérer le chrétien comme appartenant à une société tripartite : l’Église, la communauté et la famille. Dans chacune d’elles, il existe plusieurs rangs et différentes places. Dans l’Église, les responsables et les simples fidèles ; dans la communauté, les magistrats et le peuple ; dans la famille, les maîtres et les serviteurs, les parents et les enfants, le mari et la femme. Le bien-être de ces sociétés repose sur l’ordre qui y règne : lorsque chaque rouage fonctionne harmonieusement, lorsque chacun contribue, en accomplissant son devoir, au bien de la société tout entière.

Plus précisément, une personne trouve sa place en ordre lorsqu’elle accomplit ces trois choses :

Premièrement, lorsqu'il comprend le devoir particulier lié à sa fonction et à sa relation avec autrui ; "La sagesse de l'homme prudent est de comprendre sa voie" (Proverbes 14:8); sa voie, c'est-à-dire le chemin qu'il doit emprunter. Il est inutile de connaître le chemin de York si l'on se rend à Londres ; pourtant, combien sommes-nous enclins à étudier la voie et le travail d'autrui plutôt que les nôtres. Le serviteur s'intéressant davantage au devoir de son maître qu'au sien envers lui; le peuple se demandant ce que le ministre devrait faire à sa place, plutôt que ce qui lui incombe de la part de ceux qui le dirigent dans le Seigneur.

Ce n'est pas en connaissant le devoir d'autrui, ni en blâmant sa négligence, mais en accomplissant notre propre devoir, que nous parviendrons sains et saufs au terme de notre voyage. Et comment le faire si nous ne le savons pas ?

Salomon n'a jamais fait preuve d'une plus grande sagesse qu'en demandant à Dieu la sagesse nécessaire pour remplir les fonctions de sa charge. 

Deuxièmement, conscients de notre devoir, nous l'accomplissons consciencieusement et nous nous offrons à Dieu. Paul exhortait Timothée, à sa place, comme tout chrétien doit le faire : "Médite sur ces choses" et "donne-toi entièrement" à l'accomplissement de son devoir de chrétien, dans sa fonction et son ministère. "Occupe-toi de ces choses, que ton cœur soit tourné vers ton œuvre, et que tu t'y consacres entièrement" (1 Timothée 4:15). C'est là que réside la véritable puissance de la piété.

La religion, si elle n'est pas mise en pratique dans nos différents lieux et vocations, devient ridicule et se réduit à une notion vide, presque insignifiante. Pourtant, nombreux sont ceux qui n'ont rien pour prouver leur foi chrétienne, si ce n'est une profession de foi superficielle. On pourrait dire d'eux, comme on le dit du cannelier, que l'écorce vaut plus que tout le reste.

C’est de ceux dont parle l’apôtre : "Ils prétendent connaître Dieu, mais ils le renient par leurs actes ; ils sont abominables, désobéissants et incapables de toute bonne œuvre" (Tite 1:16). Les bonnes œuvres dont parle l’apôtre seront précisées dans la suite (Tite 2), où, en opposition à celles-ci, il insiste sur les devoirs que les chrétiens, dans leur situation et leurs relations particulières, doivent accomplir selon la sainteté.

Un bon chrétien et une épouse désobéissante, un homme pieux et un serviteur infidèle ou un enfant indiscipliné : voilà une contradiction insoluble. Celui qui ne vit pas droit dans sa maison n'est qu'un hypocrite à l'église. Celui qui n'est pas chrétien dans sa boutique ne l'est pas non plus dans sa chambre, même s'il prie à genoux.

Si la piété est touchée à un endroit, elle l'est partout. Si elle décline d'un côté, elle ne peut prospérer de l'autre. Tous ceux qui échouent en matière de religion ne le font pas de la même manière. Il en va de même pour notre vie naturelle : certains, observe-t-on, meurent en montant, d'autres en descendant. Chez l'un, ce sont les extrémités, les pieds, qui sont les premières touchées, et ainsi la maladie remonte jusqu'aux jambes, pour finalement s'emparer des organes vitaux ; chez l'autre, ce sont les parties supérieures qui sont atteintes en premier.

Ainsi, en matière de profession, certains présentent d'abord un déclin dans la négligence de leurs devoirs liés à leur vocation particulière et à leurs obligations envers autrui, de par leur position et leur lien de parenté, bien qu'ils puissent paraître très zélés et fervents dans leurs devoirs religieux, notamment dans l'écoute des rites et la prière. D'autres, en revanche, faiblissent d'abord dans ces domaines, tout en paraissant très rigoureux dans les autres.

Ces deux attitudes sont également destructrices pour l'âme ; elles convergent dans la ruine de la puissance de la piété. Celui qui se tient en ordre est conscient de tous les devoirs qui lui incombent envers Dieu ou envers les hommes.

Troisièmement, pour rester en ordre, il est nécessaire de respecter les limites de notre place et de notre vocation. Il fut ordonné à chaque Israélite de camper et "de se placer près de son étendard" (Nombres 2:2). La Septante traduit par "en ordre". Dieu ne tolère aucun retardataire dans son armée de saints. "Que chacun marche comme le Seigneur l’a appelé" (1 Corinthiens 7:17). Notre marche doit suivre le chemin tracé par notre vocation.

Il nous est donc commandé à chacun de "s’occuper de ses propres affaires" (1 Thessaloniciens 4:11). Ce qui relève du commandant dans l’armée n’est pas celui du simple soldat ; ce qui relève du magistrat n’est pas celui de ses sujets ; ce qui relève du ministre n’est pas celui du peuple. Ce qui est justice chez le dirigeant est meurtre chez un autre. Ce sont nos propres affaires, celles qui relèvent de notre vocation générale ou particulière. En dehors de celles-ci, nous sommes hors de notre champ d'action.

Oh ! quel monde paisible nous aurions si chaque chose et chaque personne connaissait sa place ! Si la mer gardait sa place, nous n'aurions point d'inondations ; si les hommes avaient la leur, nous n'aurions vu ni de tels flots de péché, ni de telles misères, dont cette époque malheureuse a presque été submergée. Mais il faut une rive sacrément solide pour contenir nos esprits fluctuants selon nos propres règles. Pierre lui-même fut sévèrement réprimandé pour s'être mêlé, par curiosité, de ce qui ne le regardait pas. "Qu'y a-t-il entre toi et moi?" (Jean 21:22). Comme si le Christ avait dit : "Pierre, mêle-toi de tes affaires, cela ne te concerne pas."

Cette réprimande cinglante, dit-on, aurait bien pu inciter Pierre à condamner si sévèrement ce péché, à le stigmatiser avec une telle véhémence, comme on peut le lire en 1 Pierre 4:15, où il place l’insidieux parmi les meurtriers et les voleurs.

Pour remettre chacun à sa place et tous les persuader de s’y tenir en ordre, ces cinq considérations, me semble-t-il, peuvent avoir un certain poids, surtout pour ceux à qui la Parole de Dieu, dans l’Écriture, fait encore autorité pour guider et orienter leurs pensées.

Cinq arguments pour persuader tout le monde de tenir ferme.

1. Ce que vous faites en dehors de votre rôle n'est pas acceptable à Dieu, car vous ne pouvez le faire par « foi », sans laquelle « il est impossible de plaire à Dieu » ; et cela ne peut être fait par la foi, car vous n'avez pas d'appel. Dieu ne vous remerciera pas de faire ce qu'il ne vous a pas demandé. Peut-être avez-vous de bonnes intentions. 

Uzza avait fait de même en retenant l'arche, et pourtant Dieu n'apprécia pas son zèle (voir 2 Samuel 6:7). Saül lui-même aurait pu raconter une belle histoire de son sacrifice, mais cela ne lui servit pas. Il nous importe non seulement de nous interroger sur ce que nous faisons, mais aussi sur qui nous le demande. Assurément, Dieu finira par nous poser cette question, et nous en serons responsables si nous ne pouvons justifier notre mission. Nous négligerons nécessairement notre devoir tant que nous nous occuperons de ce qui n'en est pas un.

L'épouse le confesse : "Ils m'ont confié la garde des vignes, mais je n'ai pas gardé ma propre vigne " (Cantique des Cantiques 1:6). Elle ne pouvait s'occuper à la fois de leurs vignes et des siennes ; notre propre fer se refroidit pendant que nous martelons celui d'autrui. Et cela ne peut que déplaire à Dieu : abandonner l'œuvre qu'il nous confie pour faire ce qu'il n'a jamais commandé. Lorsqu'un professeur réprimande un élève absentéiste qui a manqué plusieurs jours d'école, serait-il judicieux pour ce dernier de prétendre avoir passé tout ce temps dans l'atelier de son maître, à travailler avec ses outils ? Non, il est clair que son rôle était à l'école, et non dans cet atelier.

2. En nous éloignant de notre place et de notre vocation, nous nous éloignons de la protection de Dieu.

La promesse est qu’il "nous gardera dans toutes nos voies" (Psaume 91:11). Lorsque nous nous égarons, nous nous éloignons de sa protection. Nous avons un excellent précepte à ce sujet : "Que chacun demeure avec Dieu là où il est appelé" (1 Corinthiens 7:24). Notez bien cette expression : demeurer avec Dieu. Puisque nous aimons marcher en compagnie de Dieu, nous devons demeurer à notre place et accomplir notre vocation. Tout pas en dehors de cela nous éloigne de Dieu ; et mieux vaut rester chez soi, dans un lieu humble et une humble fonction, où nous pouvons goûter à la douce présence de Dieu, que d’aller à la cour et y vivre sans lui.

Vous avez probablement entendu parler de ce saint évêque qui, en voyage, entra dans une auberge et, après avoir discuté avec l’aubergiste, l’ayant trouvé athée, ou très athée, il demanda aussitôt à son serviteur de lui apporter son cheval, déclarant qu’il ne logerait pas là, car Dieu n’était pas en ce lieu. En vérité, lorsque tu te trouves en un lieu ou que tu t'adonnes à une tâche pour laquelle tu n'es pas appelé, nous pouvons affirmer sans risque que Dieu n'est pas présent dans ce lieu ni dans cette entreprise. Et quelle audace que de rester là où l'on ne peut compter sur sa présence pour nous aider ou nous protéger !

"Tel un oiseau qui s’égare loin de son nid, ainsi est l’homme qui s’égare loin de son foyer" (Proverbes 27:8). Dieu veille tout particulièrement à ce que l’oiseau couvant ses œufs dans son nid ne soit pas blessé (Deutéronome 22:6), mais nous ne trouvons rien pour le protéger si il se trouve à l’extérieur. En accomplissant notre devoir, nous avons la parole du ciel pour notre sécurité ; mais à nos risques et périls si nous nous égarons. Alors, nous sommes comme Shimeï hors de son enceinte, et nous nous exposons à un jugement quelconque. Il est tout aussi dangereux de faire ce à quoi nous ne sommes pas appelés, et de négliger ou d’omettre d’accomplir notre devoir.

De même que la terre ne put supporter l'usurpation par Coré et sa suite de ce qui ne leur appartenait pas, mais les engloutit, de même la mer ne put que témoigner contre Jonas, le prophète fugitif, dédaignant d'emporter celui qui avait fui le lieu et la mission auxquels Dieu l'avait appelé. Bien plus, le ciel lui-même ne voulut abriter les anges, lorsqu'ils eurent quitté la place et la fonction que leur Créateur leur avait assignées ; c'est ainsi que je comprends comme très probable l'interprétation de ces mots "quittèrent leur demeure", Jude 6.

La ruine de nombreuses âmes les frappe à cette porte. D'abord, elles rompent les rangs, puis elles sont entraînées plus loin dans la tentation. Absalom, le premier, regarde par-dessus la haie, animé par ses pensées ambitieuses. Il rêvait d'être roi, et ce désir vagabond, qui le poussait à s'aventurer au-delà de sa place, l'amena à commettre ces péchés sanglants : rébellion, inceste et meurtre. Ces actes le préparèrent à la vengeance divine et, finalement, le livrèrent entre ses mains.

L'apôtre associe l'ordre et la constance : "Je suis avec vous en esprit, me réjouissant de votre ordre et de la fermeté de votre foi" (Colossiens 2:5). Si une armée se tient en ordre serré, chacun à sa place, accomplissant son devoir et satisfait de sa tâche, elle est en quelque sorte imprenable. Comment expliquer que tant de personnes, de nos jours, aient failli à leur constance, sinon en rompant l'ordre ?

3. On ne nous reprochera jamais de ne pas avoir fait le travail d'autrui. "Rends compte de ta gestion", Luc 16:2, c'est-à-dire de ce qui t'a été confié par ta fonction. Il se peut en effet que nous soyons complices du péché et de l'échec d'autrui.

"Ne vous associez pas à eux", dit l'apôtre, Éphésiens 5:7. Il existe une forme de complicité, même si nous n'y prenons pas garde, avec les péchés d'autrui, et c'est pourquoi nous pouvons tous dire "Amen" à la prière de cet homme saint : "Seigneur, pardonne-moi mes autres péchés." Les marchands peuvent faire commerce de biens qui ne leur appartiennent pas, et nous pouvons pécher avec les mains d'autrui de bien des manières ; et l'une d'elles, en particulier, est lorsque nous n'apportons pas à notre frère l'aide qu'exigent notre travail et notre devoir.

Mais ce n’est pas un péché de ne pas pallier la négligence d’autrui en accomplissant ce qui ne relève pas de notre fonction. Nous devons prier pour que les magistrats gouvernent dans la crainte de Dieu ; mais s’ils ne le font pas, nous ne devons pas monter sur le banc et accomplir leur tâche. Dieu n’exige rien de plus que la fidélité. Nous ne blâmons pas un pommier chargé de pommes (fruit naturel de son espèce) même si nous n’y trouvons ni figues ni raisins. Nous n’attendons ces fruits que de leurs racines et de leurs souches respectives. Il est un arbre fertile dans le verger de Dieu, qui "donne son fruit en sa saison" (Psaume 1, 3).

4. Il y a peu de réconfort à souffrir pour avoir fait ce qui n'était pas notre devoir ni notre vocation. Avant de nous lancer dans une entreprise, il nous incombe de nous interroger sérieusement sur les risques encourus, au cas où une tempête nous surprendrait en cours de route. C'est une folie de s'engager dans une entreprise vouée à l'échec, et d'assumer la responsabilité de toutes les pertes et difficultés qu'elle peut engendrer. Or, aucune consolation ni aucun soutien de Dieu ne peuvent être attendus de la souffrance, à moins que nous ne puissions justifier sa responsabilité dans l'affaire pour laquelle nous souffrons. "C'est à cause de toi que nous sommes tués tout le jour", dit l'Église (Psaume 44:22).

Mais si la souffrance nous surprend loin de notre vocation et de notre place, nous ne pouvons dire : "C’est pour toi que nous sommes ainsi affligés", mais "à cause de nous-mêmes". Et vous connaissez le proverbe : "Qui s’occupe de soi-même obtient ce qu’il veut." L’apôtre fait une grande différence entre souffrir "en tant que personne pécheresse" et souffrir "en tant que chrétien" (1 Pierre 4:15-16). C’est à ce dernier qu’il dit : "Qu’il n’en ait pas honte, mais qu’il glorifie Dieu à ce sujet."

Quant à celui qui se mêle de tout, il s'associe aux voleurs et aux meurtriers, et ceux-ci, à mon avis, ont de quoi avoir honte et peur. Le charpentier qui se blesse à la jambe avec sa hache, en exerçant son métier, le supportera avec plus de patience et de sérénité que celui qui s'amuse à manipuler ses outils sans raison particulière, sans se soucier de son travail. Lorsque l'affliction ou la persécution frappe le chrétien qui suit le chemin que Dieu lui a tracé, il peut montrer la Bible, comme l'a fait ce saint homme souffrant pour le Christ, et dire : "Ceci m'a appauvri, ceci m'a conduit en prison", c'est-à-dire, en faisant référence à sa foi dans les vérités bibliques et à son obéissance aux commandements qu'elle contient ; et peut donc s'attendre avec confiance à souffrir pour la gloire de Dieu, comme le soldat s'attend à être entretenu par le prince au service duquel il a perdu ses membres.

Mais celui qui s'éloigne de sa place et endure des souffrances, doit, pour couronner le tout, ne rien attendre de Dieu que de sévères réprimandes pour ses peines, comme l'enfant qui se blesse en vadrouille et qui, rentrant le soir le visage tuméfié, reçoit en prime une correction de son père pour avoir manqué à la maison. Ceci pesait lourdement sur l'esprit de ce savant allemand, Johannis Funccius, qui, ministre de l'Évangile à la cour de son prince, devint ministre d'État et fut finalement condamné à mort pour quelque mauvais conseil, du moins selon la justice. Avant son exécution, il déplora amèrement d'avoir abandonné sa vocation et, pour avertir les autres, laissa ce conseil : "Pour garder ta place et ta vocation, apprends de moi ; fuis comme la peste tout intrus."

5. C'est un esprit instable qui, généralement, éloigne les hommes de leur place et de leur vocation. J'admets qu'il existe un élan héroïque, une impulsion que certains serviteurs de Dieu ont reçue du ciel, les poussant à accomplir des choses extraordinaires, comme nous le lisons dans l'Écriture à propos de Moïse, Gédéon, Phinéas et d'autres. Mais il est dangereux de prétendre à une telle chose, et illicite d'attendre de telles missions immédiates du ciel maintenant, puisqu'il les dispense de manière plus ordinaire et en donne les règles dans sa Parole.

Autant s'attendre à être instruits de façon extraordinaire, sans utiliser les moyens ordinaires, que d'être appelés ainsi. Lorsque je verrai des personnes dotées de dons miraculeux, comme les prophètes et les apôtres, alors je penserai que l'appel immédiat auquel ils prétendent être est authentique. Certes, nous trouvons dans la Parole que l'appel extraordinaire et l'enseignement extraordinaire vont de pair. Voyons donc en quoi consiste cet esprit instable qui éloigne tant de personnes de leur place et de leur vocation. Il n'est pas toujours le même.

A) Parfois, c'est l'oisiveté qui est en cause. Les hommes négligent leurs devoirs et se laissent facilement entraîner à se mêler de ce qui ne les regarde pas. L'apôtre le dit clairement : "Elles apprennent à être oisives, à errer de maison en maison ; et non seulement oisives, mais aussi bavardes et indiscrètes" (1 Timothée 5:13). L'oisif est un parasite. Il a le pied sur le seuil, facilement attiré hors de son propre domaine, et aussitôt dans celui d'autrui. Il a tout le loisir d'écouter les bavardages du diable. Celui qui refuse de servir Dieu, le diable, plutôt que de le voir se faire remarquer, l'enverra accomplir sa mission et le poussera à semer la discorde dans le champ d'autrui.

B) C'est l'orgueil et le mécontentement qui poussent les gens à s'écarter de leur place. Certains hommes en sont profondément malheureux. Leur esprit est trop grand et arrogant pour la place que Dieu leur a assignée. Leur vocation est peut-être humble et basse, mais leur esprit est hautain et démesuré, et au lieu de s'efforcer d'amener leur cœur à la hauteur de leur condition, ils projettent sur la manière dont ils peuvent amener leur condition à la hauteur de leur orgueil. Ils se croient très malheureux, enfermés dans de telles limites. En vérité, le monde entier est un chemin trop étroit pour un cœur orgueilleux, il se débat malheureux dans les frontières étroites du monde.

Le monde n'offrait qu'un peu de répit à Alexandre. Devraient-ils se cacher dans la foule, se réfugier dans un coin obscur et mourir avant d'avoir révélé leur valeur au monde ? Non, ils ne pouvaient l'accepter et devaient donc monter sur scène et se mettre en avant d'une manière ou d'une autre. Ce n'était pas le travail du prêtre que Coré et ses complices admiraient tant, mais l'honneur qui y était attaché. Ils désiraient en bénéficier et ne voulaient pas que d'autres s'en emparent. Ce n'était pas non plus le zèle d'Absalom pour rendre justice qui le faisait tant convoiter la couronne de son père, même si cela devait masquer son ambition. Ces lieux d'Église et d'État sont de si belles fleurs que les esprits orgueilleux, de tous les temps, ont ambitionné de les avoir dans leur propre jardin, bien qu'elles ne prospèrent jamais aussi bien que dans leur terre d'origine.

C) En troisième lieu, il y a l'incrédulité. C'est ce qui poussa Uzza à étendre imprudemment la main pour retenir l'arche qui tremblait ; or, n'étant qu'un Lévite, il ne devait pas y toucher (voir Nombres 4:15). Hélas ! homme de bien, c'est sa foi qui trembla plus dangereusement encore que l'arche. Craignant sa chute, il tomba lui-même à terre. Dieu n'a pas besoin de notre péché pour glorifier sa vérité ni son Église.

D) Chez certains, il s'agit d'un zèle mal informé. Beaucoup pensent pouvoir faire quelque chose simplement parce qu'ils en sont capables. Ils peuvent prêcher, donc ils pensent devoir le faire. D'où leur viennent ces dons, sinon ? Certes, les dons des saints ne doivent pas être perdus, aucun d'entre eux, même s'ils ne sont pas mis au service du ministère. Le chrétien, dans sa vie privée, dispose d'un vaste champ d'action où il peut servir ses frères. Il n'a pas besoin de franchir la haie que Dieu a érigée et d'en causer ainsi le désordre dont nous constatons les conséquences.

Nous lisons dans la loi juive, Exode 22, que celui qui met le feu à une haie et que ce feu brûle le blé qui pousse dans un champ, doit réparer le tort causé, même s'il n'a fait qu'incendier la haie; peut-être sans intention de nuire au blé, et la raison en est que son acte d'incendie a provoqué la combustion du blé, bien qu'il ne l'ait pas voulu.

Je n'ose affirmer que chaque chrétien qui, de nos jours, a assumé la charge de pasteur, a eu l'intention de provoquer au sein de l'Église un tel chaos, tel qu'il a sévi et sévit encore parmi nous. Dieu m'en préserve ! Mais oh ! si seulement je pouvais les disculper de toute complicité ! Car ils ont brûlé la haie que Dieu a dressée entre la vocation du ministre et le peuple. Si nous reconnaissons le ministère comme une fonction particulière dans l'Église du Christ (et je crois que la Parole nous y enjoint), alors nous devons aussi confesser que ce n'est l'œuvre de personne, aussi capable soit-elle, si personne n'est appelé à cette fonction.

Nombreux sont ceux qui, dans un royaume, pourraient accomplir la mission du prince, tout comme son ambassadeur, mais nul ne prend sa place sans avoir été envoyé et sans avoir présenté ses lettres de créance. Ceux qui ne sont ni envoyés ni mandatés par l'appel de Dieu pour le ministère peuvent dire la vérité aussi bien que ceux qui le sont, mais celui qui agit en vertu de sa vocation prêche avec autorité, contrairement à ceux qui ne peuvent présenter aucune mission, mais dont l'autorité repose sur leur propre opinion de leurs capacités. 

Aimes-tu le travail de pasteur ? Pourquoi ne désirerais-tu pas cette charge, afin de l’accomplir dignement ? Tu te crois doué pour cette tâche, mais l’Église ne serait-elle pas mieux placée que toi pour en juger ? Et si ceux qui sont chargés de t’évaluer te trouvaient doué, qui ne t’accueillerait pas comme un membre actif de l’Église ? Les ouvriers ne sont pas si nombreux dans le champ du Christ, et ton aide, si elle est compétente, serait la bienvenue. Mais ta conduite actuelle suscite la suspicion chez les chrétiens sérieux, comme le ferait à juste titre celui qui arrive sur le champ de bataille où son prince a une armée, prétendant venir servir ton souverain contre l’ennemi commun, et qui pourtant se tient seul à la tête d’une troupe qu’il a rassemblée, refusant toute commission des officiers de son prince ou de se joindre à eux. Je me demande si le service qu'un tel individu peut rendre (s'il est sincère, ce qui est à craindre) serait aussi bénéfique que la distraction que sa conduite pourrait causer dans l'armée serait nuisible.

dimanche 12 avril 2026

Porter vers l'avant

 

Frères, je ne pense pas l'avoir saisi; mais je fais une chose: oubliant ce qui est en arrière et me portant vers ce qui est en avant, je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ (Philippiens 3:13-14). 

Paul cherche, mais ne possède pas encore complètement. Il ne se satisfait pas de ce qu'il a déjà, car la grâce d'hier était suffisante pour hier, mais comme "à chaque jour suffit sa peine", il cherche une grâce constamment renouvelée en Jésus-Christ. Il enseigne que le prix n'est jamais reçu ici-bas, comme confirmé à plusieurs endroits dans la Bible, où nous somme exhortés à persévérer jusqu'à la fin, et alors, nous recevrons "la couronne de vie" (Apocalypse 2:10). 

Ce que fait aussi Paul, c'est "d'oublier ce qui est en arrière". Il dit que, non seulement il ne se contentera pas de la grâce du passé, mais il ne se laissera pas distraire par son propre passé non plus! C'est derrière lui, il a déjà foulé aux pieds ces choses qui lui étaient inutiles dans sa marche en Christ. Il avait dit au verset 7 : "Mais ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai regardées comme une perte, à cause de Christ." 

Il laisse toutes ces choses, et il coure vers le but. Bien sûr qu'il est profitable de nous rappeler des bénédictions passées de Dieu, sans quoi il pourrait arriver que nous nous découragions, dans les périodes plus creuses de notre vie. Mais Paul nous montre ici qu'il faut toujours garder les yeux fixés sur la "couronne incorruptible" dont il parle en 1 Corinthiens 9:25. 

Pourquoi est-ce important de garder les yeux fixés vers l'avant? C'est là que se trouve le but, évidemment. C'est là que se trouve "le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ". Nous trouvons l'encouragement dans les joies qui nous sont réservées là haut dans la gloire; la victoire sur le péché et la mort; il n'y aura plus de souffrance ni de larmes; c'est là, droit devant, que se trouve notre Seigneur et Sauveur Jésus, les bras tendus vers nous, attendant de nous accueillir dans la gloire qui est la Sienne. Comme ces choses devraient nous exhorter et nous encourager dans notre marche chrétienne ici bas sur cette pauvre terre!

Terminons avec ce poème d'un auteur inconnu qui parle admirablement de ce thème de tendre vers l'avant, gardant les yeux fixés sur Jésus.

Je n'attarderai pas mes regards en arrière, Dieu connaît les faux-pas, les stériles élans, les heures gaspillées et la saveur amère des larmes, au réveil si lourd des reniements.

Entre Tes mains, je laisse tout; Lui-même efface toute noirceur inscrite aux pages du passé. Il pardonne, Il oublie, dans l'ineffable grâce qui suit, pas après pas, celui qu'elle a sauvé.

Je ne veux pas du lendemain me mettre en peine. Dieu a tracé pour moi le chemin, court ou long, uni ou raboteux, qui vers le but me mène, vers Jésus qui m'attend là-haut dans la maison.

Il a promis d'être avec moi au long des traites, de charger mon farder, bien trop pesant pour moi, d'apaiser mes pourquoi, de m'offrir la retraite de Son cœur, constamment accessible à ma foi.

Ni sur la route d'hier, ni sur celle, inconnue, de demain. Pour hier, je Le bénis, pour demain, j'ai confiance. Aujourd'hui, que ma vue sur Lui se fixe, ô mon Sauveur! Tu me suffis!

Jésus, sûr compagnon de mon pèlerinage, j'ai tout en Toi: Amour et joie, lumière et paix. Toi-même es la portion de mon bel héritage, je suis comblé, je vais vers Toi, et ici, je T'ai. 

Que toute la gloire soit rendue à Dieu seul, Amen.

dimanche 5 avril 2026

Le chrétien en armure complète, par William Gurnall, 47e partie

 

Quatrième directive.

Position à maintenir pendant le combat.

"Tenez donc ferme" (Éphésiens 6:14). 

L'apôtre avait exposé de manière générale, au verset 13, l'armure que le soldat chrétien devait revêtir : l'armure de Dieu. Or, afin d'éviter que certains n'attribuent une attribution divine à ce qui est humain et n'osent apposer le nom de Dieu sur des contrefaçons, en les qualifiant d'armure de Dieu, comme le font les papistes et nombre de protestants charnels qui inventent des armes pour combattre le diable sans que Dieu n'ait jamais voulu les utiliser, l'apôtre s'attache à présenter plus précisément en quoi consiste cette armure de Dieu dans son intégralité, en la décrivant pièce par pièce. L'ensemble forme l'armure complète et permet au chrétien de combattre son ennemi en toutes circonstances.

Nous les traiterons dans l'ordre où l'apôtre les présente. Il convient toutefois de dire brièvement d'abord la posture qui nous est confiée, celle que nous devons observer pour chaque élément et qui, par conséquent, les précède tous. Cette posture est exprimée par ces mots : "Tenez donc ferme". Ce mot est le même que le dernier du verset précédent ; mais il n'est ni au même mode ni au même temps. Là, il est employé pour la victoire et le triomphe une fois la guerre terminée ; ici, pour la posture du chrétien dans le combat, et en vue de celui-ci. C'est une expression militaire, un ordre que les capitaines utilisent en diverses occasions à leurs soldats, et qui implique ainsi plusieurs devoirs attendus du chrétien.

La nécessité de résister aux tentations de Satan, avec le danger d'y céder.

Premièrement. Tenir bon s'oppose à la fuite lâche ou à la capitulation perfide face à l'ennemi. Lorsqu'un capitaine voit ses hommes commencer à fléchir et perçoit en eux une volonté de fuir ou de se rendre, il leur ordonne de tenir bon ; c'est-à-dire de résister vaillamment et de défendre leur position face à l'ennemi, en recevant vaillamment sa charge et en repoussant ses forces. Ce sens du mot désigne un devoir approprié qui incombe au chrétien, lequel se comprend ainsi :

Doctrine.

1. Le commandement est clair : "Résistez-lui avec une foi ferme" (1 Pierre 5:9). Combattez-le, comme le texte l'indique, et luttez contre lui dès qu'il se présente. Les soldats doivent rester fidèles à leurs ordres, quoi qu'il arrive. Lorsque Joab envoya Urie en première ligne, face à la mort, il ne pouvait ignorer le danger, mais il ne contesta pas avec son général ; il devait obéir, même au péril de sa vie. La lâcheté et la désobéissance aux ordres du chef sont considérées par les Turcs comme les péchés les plus graves ; et devrons-nous les considérer comme de simples peccadilles, de petites fautes, nous qui avons le Christ pour Capitaine et le péché et le diable pour ennemis ?

Résister à certaines tentations peut nous coûter cher : "Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang", dit l’apôtre, "dans la lutte contre le péché" (Hébreux 12:4), ce qui implique que nous pourrions en arriver là, et que, même si tel était le cas, cela ne changerait rien à la situation et ne nous donnerait pas le droit de nous dérober à nos responsabilités en choisissant le péché plutôt que la souffrance. Le capitaine romain disait qu’il était nécessaire de naviguer, non de vivre ; et un chrétien devrait-il craindre son devoir, lorsqu’il comporte des risques ?

Le soldat porte l’honneur de son prince sur le champ de bataille, et le chrétien porte celui de son Dieu, chaque fois qu’il est appelé à lutter contre une tentation. Nous verrons maintenant à quelle valeur il accorde à son honneur. Les sujets de David l’estimaient plus précieux que dix mille de leurs vies et auraient donc tous donné leur vie pour le sauver, plutôt que de le mettre en danger. Oh ! combien il est indigne alors d’exposer le nom de Dieu au déshonneur, plutôt que de s’exposer nous-mêmes à un peu de mépris, à une perte temporelle ou à un peu de peine !

Pompée se vantait de pouvoir, d'un mot ou d'un signe de tête, faire escalader à ses soldats les rochers les plus escarpés à quatre pattes, même s'ils tombaient aussi vite qu'ils montaient. En vérité, Dieu ne répand pas le sang de ses serviteurs, mais il éprouve parfois leur loyauté par des épreuves difficiles et de vives tentations, afin que, par leur fidélité et leur sainte force dans les souffrances endurées pour lui, il triomphe de Satan. Ce dernier avait l'impudence de dire à Dieu que l'un de ses plus fidèles serviteurs ne faisait que se servir lui-même en le servant : "Job craint-il Dieu pour rien"? comme si, à la moindre difficulté, il pouvait détourner le regard et maudire Dieu plutôt que de se soumettre à Lui.

C’est pourquoi nous voyons le Seigneur se glorifier de Job à Satan : "Il demeure ferme dans son intégrité, bien que tu m’aies incité à m’opposer à lui" (Job 2:3), comme si le Seigneur avait dit : "Que penses-tu maintenant, Satan ? Job ne t’a-t-il pas prouvé que tu es un menteur invétéré ? J’ai, vois-tu, des serviteurs qui me servent sans corruption, qui demeurent intègres, quand ils ne peuvent rien préserver d’autre. Tu as pris ses biens, ses serviteurs et ses enfants, et pourtant il reste ferme, et tu n’as pas obtenu de lui ta volonté, ni son intégrité."

2. Dieu nous fournit une armure afin que nous tenions bon vaillamment et ne cédions pas aux tentations de Satan. Livrer un château aux mains de l'ennemi, alors qu'il est bien pourvu en munitions pour le défendre, est honteux et indigne d'une telle confiance. Cela rend le péché du chrétien plus déshonorant que celui d'un autre, car il est mieux préparé à résister. Prenons une âme sans grâce, sollicitée, supposons, par un péché qui promet plaisir charnel ou profit : il n'est pas étonnant qu'elle cède à la première invitation et se livre prisonnière à Satan.

Le pauvre malheureux, hélas, n'a aucune armure pour repousser le mouvement. Il ne goûte aucune douceur en Christ. Quoi d'étonnant, si son âme affamée, faute de meilleure nourriture, succombe aux tentations du diable ? Que celui qui n'a aucun espoir pour l'autre monde soit contraint de se livrer à la ruse et au prolétariat pour en obtenir une part ? La chèvre, dit-on, doit brouter là où elle est attachée, et le pécheur se nourrit de la terre et des choses terrestres, auxquelles son cœur charnel le retient prisonnier ; mais le chrétien porte en son sein l'espérance d'une gloire future, bien plus grande que ce monde marchand ne peut en prétendre, et même une foi capable de le combler dès maintenant de quelques joies célestes, car la nature de cette grâce est de donner vie aux biens de la promesse.

Ce casque et ce bouclier levés auraient protégé le chrétien d'une pluie de flèches. Dieu a raison de considérer comme une perte de sa part de céder, car il aurait pu tenir bon s'il avait seulement usé des grâces que Dieu lui avait accordées pour sa défense, ou s'il avait imploré l'aide du ciel. "As-tu mangé", dit Dieu à Adam, "du fruit de l'arbre dont je t'avais interdit de manger ?" (Genèse 3:11). L'accent est mis sur "tu". Ce n'était pas par faim, car tout un paradis s'offrait à toi ; as-tu mangé de ce qui était si bien pourvu pour lui résister ? As-tu, pourrait dire Dieu au chrétien, goûté aux délices du diable, qui a la clé de mon garde-manger ? Ton Père céleste tient-il une maison si misérable que les miettes du diable te suffisent ?

3. La sécurité du chrétien réside dans la résistance. Toute l'armure fournie ici est destinée à défendre le chrétien au combat, aucune à le protéger en cas de fuite. Tenez bon, et la victoire sera nôtre. Fuyez, ou cédez, et tout est perdu. Les grands capitaines, pour rendre leurs soldats plus résolus, coupent parfois tout espoir de retraite à ceux qui prennent la fuite. Ainsi, le conquérant normand, dès que ses hommes furent débarqués sur le rivage anglais, renvoya ses navires à leur vue, afin qu'ils décident de combattre ou de mourir.

Dieu prive le lâche de toute illusion de sécurité ; son arsenal ne lui offre aucune protection. Tenez bon, et les balles s'abattent sur votre armure ; fuyez, et elles vous transpercent le cœur. C'est un lieu terrible; Hébreux 10:38 : "Le juste vivra par la foi ; mais si quelqu'un se retire, mon âme ne prendra point plaisir en lui." Celui qui affronte la situation avec foi en sortira vivant ; mais celui qui recule et fuit, comme le suggère le mot du texte grec, Dieu ne prendra point plaisir en lui, si ce n'est dans l'exécution juste de sa colère.

Et n'est-ce pas un triste changement que de combattre Satan et de prendre Dieu pour ennemi ? Il y a du réconfort à lutter contre le péché et Satan, même jusqu'au sang, mais aucun à suer sous la colère ardente d'un Dieu vengeur. Ce que Satan inflige, Dieu peut l'ôter ; mais qui peut se soulager si Dieu inflige ? Quel homme ne préférerait pas mourir sur le champ de bataille en combattant pour son prince, plutôt que sur un échafaud sous la hache, pour lâcheté ou trahison ?

4. L'ennemi auquel nous sommes confrontés est de ceux qu'on ne peut vaincre que par la résistance. Dieu est un ennemi qu'on vainc en se soumettant ; le diable, lui, ne l'est que par la force des armes. 

A) C'est un ennemi lâche. Bien qu'il feigne l'audace en tentant, il cache une profonde crainte au fond de son cœur. Ses efforts sont vains ; et, comme un voleur craint la moindre lumière ou le moindre bruit dans la maison qu'il voudrait cambrioler, Satan se décourage lorsqu'il trouve une âme éveillée et prête à lui résister. Il te craint, chrétien, plus que tu n'as besoin de le craindre, lui ; "Je connais Jésus, et je connais Paul", Actes 19:15 ; c'est-à-dire, "je les connais à ma honte, ils m'ont tous deux mis en fuite, et si vous étiez comme eux, je vous craindrais aussi".

Crois-le, mon âme, il tremble devant ta foi. Exprime-la dans la prière, implore le ciel de te secourir contre lui, et exerce-la (ta foi) avec vigueur en repoussant ses tentatives, et tu le verras fuir. Si des soldats dans un château savaient que leurs ennemis qui les assiégeaient étaient désorientés et que, dès leur sortie, ils prendraient la fuite, quel courage et quelle force cela leur insufflerait-il ? 

L’Esprit de Dieu, qui connaît parfaitement les rouages ​​du camp du diable, adresse ce message à toute âme assaillie par les tentations : "Résistez au diable, et il fuira loin de vous" (Jacques 4:7). Il ne peut nous nuire sans notre consentement. Le diable n’est pas un habile manipulateur ; mais lorsqu’il constate que sous la tentation, l’âme ne cède pas, sa volonté le trahit, du moins temporairement, comme dans le combat du Christ, où il est dit qu’il "s’éloigna de lui pour un temps".

Lorsque le diable insiste lourdement, il faut craindre que cette personne, bien qu'elle ne lui ait pas fait de promesse formelle, ne l'ait pas non plus donné un refus péremptoire. Il est un prétendant qui guette le moindre indice de la part de la créature susceptible de l'encourager à poursuivre ses tentations. Le seul moyen de s'en débarrasser est de lui fermer la porte au nez et de refuser toute conversation, ce qui nous amène au second point.

B) Il est un ennemi qui empiète sur notre territoire et qu'il faut donc combattre. "Que le soleil ne se couche pas sur votre colère", dit l'apôtre, "et ne donnez pas prise au diable" (Éphésiens 4:26-27). De même, en abandonnant lâchement un ouvrage avancé qu'ils sont chargés de défendre, les soldats donnent prise à leur ennemi, qui s'y engouffre et, de là, tire plus facilement sur la ville qu'auparavant. Ainsi, en cédant à une tentation, nous laissons le diable s'infiltrer dans notre tranchée et lui offrons un avantage certain pour nous nuire davantage.

L'homme en colère, dans sa fureur et son délire, ne pense peut-être qu'à apaiser sa passion en la déversant dans quelques paroles acerbes et acerbes. Hélas ! Tandis que sa fureur et sa colère jaillissent de ses lèvres, le diable, trouvant la porte ouverte, entre et l'entraîne plus loin qu'il ne l'aurait imaginé. Nous n'avons pas affaire à un Hannibal, qui, bien que grand épéiste, manquait de l'art de tirer profit de ses victoires, mais à un diable rusé qui ne perdra jamais le terrain conquis.

Notre meilleur moyen, par conséquent, est de ne lui donner aucune prise, de ne même pas nous approcher de la porte où le péché demeure, de peur d'y être pris au piège. Si nous ne voulons pas être brûlés, ne marchons pas sur les charbons ardents de la tentation ; si nous ne voulons pas être bronzés, ne nous tenons pas là où brille le soleil. Ils oublient assurément la nature insidieuse et tortueuse de ce serpent, ceux qui osent lui céder sur un point et nous faire croire qu'ils ne le feront pas sur un autre. Qui s'assied en compagnie d'ivrognes, fréquente les lieux où le péché est commis, et prétend pourtant ne pas vouloir l'être ? Qui prostitue ses yeux à des objets impurs, et se prétend chaste ? Qui prête l'oreille à n'importe quelle doctrine corrompue, et se dit pourtant sain dans la foi ? C'est une puissante illusion dont sont victimes de tels hommes.

Si un homme n'a pas la force de résister à Satan dans les petites choses, comment peut-il espérer y résister dans les grandes ? Il semble que tu n'aies pas la grâce de te retenir de te jeter dans le tourbillon de la tentation, et crois-tu qu'une fois pris dedans, tu pourras lutter contre son courant ? On pourrait penser qu'il est plus facile, lorsqu'on est sur un navire, de ne pas tomber à la mer, que lorsqu'on est en pleine mer, de remonter sain et sauf à bord.

C) C'est un ennemi accusateur. Et quelle folie, en vérité, que celle qui, sachant combien le diable est révélateur, cède à la tentation et lui fournit un prétexte pour l'accuser auprès de Dieu !

Je suis certain que, tant que tu ne manifestes aucune bonté envers le diable, il ne peut te faire de mal, car il ne peut t'accuser. Adopte donc la résolution du saint Job : "Je maintiens fermement ma justice… mon cœur ne me reprochera rien tant que je vivrai" (Job 27:6). L'âme n'est jamais vraiment triste tant que les aboiements ne résonnent pas à l'intérieur. C'est la conscience, et non le diable, qui est le chien de chasse qui abat la créature. Que cela ne te fasse aucun reproche, et tu te porteras bien.

dimanche 29 mars 2026

Deux brigands sur la croix, par Richard Andrejewski

 

Trois croix sont dressées sur une colline de Jérusalem. Trois hommes endurent le supplice réservé aux pires malfaiteurs. Deux de ces hommes ont mérité leur condamnation. Celui qui est au milieu n'a rien fait de mal. C'est Jésus de Nazareth. Et pourtant, c'est pour le péché que ce troisième doit mourir. Non pas pour ses propres péchés, car il n'en a pas commis, mais pour les péchés du monde; même pour les péchés de ces deux larrons crucifiés avec Lui. 

Il convenait que Jésus fût crucifié avec des malfaiteurs, puisque, sur cette croix, il prend la place de tous les malfaiteurs, c'est à dire, de tous les hommes. Car la Bible affirme que tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu. Le salaire du péché, c'est la mort, et ici, au Calvaire, Jésus se charge de nos péchés. Il souffre la mort pour tous. Le prophète Esaïe avait annoncé: "Ce sont nos souffrances qu'Il porte, ce sont nos douleurs dont Il s'est chargé, Il est blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités, le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur Lui, et c'est par Ses meurtrissures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait sa propre voie, et l'Éternel a fait retomber sur Lui l'iniquité de nous tous. Il s'est livré Lui-même à la mort, Il a été mit au nombre des malfaiteurs, Il a porté les péchés de beaucoup d'hommes, Il a intercédé pour les coupables".

Mais les deux brigands, sont-ils conscients de cela? Connaissent-ils Celui qui est crucifié avec eux?  Savent-ils que cet homme qui meurt avec eux est le Prince de la vie? Au-dessus de Sa tête, on peut lire l'inscription suivante: "Celui-ci est le roi des Juifs". Se rendent-ils compte de ce que Jésus peut leur ouvrir les portes du royaume Céleste? Les évangélistes Matthieu et Marc nous rapportent que les deux brigands, au début, l'insultaient et le raillaient avec autant de méchanceté que les passants, les prêtres, les scribes et les anciens.  

Mais Luc nous dit que, tandis que l'un des malfaiteurs continuait à l'injurier; "n'est-il pas le Christ, sauve-toi toi-même, et sauve-nous", l'autre le repris fermement en disant: "Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subit ce qu'ont mérités nos crimes? Mais celui-ci n'a rien fait de mal". Puis, se tournant vers Jésus, il lui dit: "Souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton règne". 

Dans l'exemple de ces deux brigands, nous retrouvons les différents effets que produit la croix de Jésus. Lorsque, dans la prédication de l'Évangile, elle est présentée aux hommes. Tous, comme eux, sont des malfaiteurs. Ils sont tous coupables devant Dieu. Mais tandis qu'aux uns, la croix est une occasion de s'enfoncer plus profondément encore dans le mal, elle est pour les autres comme une bouée providentielle au milieu du naufrage. "La croix est une folie pour ceux qui périssent", écrit l'apôtre Paul, mais pour ceux qui sont sauvés, elle est une puissance de Dieu".

En effet, le premier de ces brigands s'endurcit jusqu'au bout. Bien qu'il soit en proie à une douleur extrême, dans la vallée même de la mort, son esprit orgueilleux ne s'humilie pas. Le Christ ne lui inspire que mépris et répulsion. Et pourtant, Jésus l'aime. Il donne Sa vie pour lui aussi, mais l'autre refuse cette rançon. Un cœur incrédule et impénitent ne peut recevoir la grâce qui lui est offerte. Cet homme s'enfonce dans l'éternité sans Dieu, sans Christ, sans espérance. 

L'autre brigand ressent au contraire une grande émotion devant Jésus de Nazareth, son compagnon de souffrance. Il pressent la grandeur et la puissance de l'innocente victime; un merveilleux changement se produit en lui. Un remord l'envahit, profond, à cause de ses crimes. Il entrevoit une lueur d'espoir en considérant ce Roi des Juifs qu'il vient de railler, et qui, tout à l'heure, implorait encore le pardon de Dieu sur Ses propres bourreaux. 

"Je te le dis, en vérité, aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis". Ces paroles incroyables sont un monument à la miséricorde divine. Tout homme, fût il le pire des pécheurs, peut bénéficier du pardon total de Dieu, pourvu qu'il se repente. Le cas de ce brigand ne doit cependant pas inciter certains hommes à remettre leur repentir jusqu'au dernier moment, afin de "profiter" de l'existence au maximum. Car bien qu'un vrai repentir n'arrive jamais trop tard, un repentir volontairement retardé est rarement sincère. Il y a là une sorte de préméditation aussi sordide que stupide.   

En outre, qui peut être sûr d'avoir l'occasion de se repentir tout à son aise s'il remet à plus tard ce changement de cœur? Il est intéressant de considérer les différentes étapes par lesquelles est passé le brigand repentant. D'abord, il reprend son compère, en lui disant: "Ne crains tu pas Dieu?" Voilà, au fond, l'une des causes du péché. L'homme n'a pas respecté la justice de Dieu, ni Sa vérité, ni Ses commandements. "La crainte de Dieu n'est pas devant leurs yeux", dira l'apôtre Paul dans sa lettre aux Romains. 

Cet homme qui a vécu toute sa vie dans le tourbillon de ses passions désordonnées, est maintenant frappé par sa conscience et par la présence du Christ. Il dit en somme à l'autre: "Je crains Dieu; je n'ose plus agir en insensé". 

Ensuite, il avoue qu'il mérite son châtiment. Ceux qui sont réellement repentants reconnaissent la justice de Dieu lorsqu'il inflige un châtiment à cause du péché. Enfin, le brigand met toute sa confiance en Christ. Il n'ose même pas l'implorer, tant son salut lui paraît impossible. Il dit seulement: "Souviens Toi de moi quand tu viendras dans Ton règne". Ces paroles sont surprenantes, par la foi lumineuse qu'elles expriment. Jésus est Lui-même aux portes de la mort, tous l'ont abandonné, Son Père céleste semble Lui-même s'être détourné de Lui, et pourtant, l'homme croit en Lui. Il ne pense même pas à son pauvre corps, à sa pauvre vie; il pense à son âme. Il entrevoit une vie meilleure, inaugurée par Jésus, et il veut participer à cette vie.

"Souviens Toi de moi, quand Tu viendras dans Ton règne". 

dimanche 22 mars 2026

Le chrétien en armure complète, par William Gurnall, 46e partie

 

Quatrième point de doctrine.

Le fruit béni de la persévérance des saints.

Dans ces paroles, nous trouvons aussi le fruit béni de la persévérance des saints, qui récompensera abondamment toutes leurs souffrances et leur patience durant le combat. Tenir ferme après avoir tout surmonté.

Doctrine. Tenir bon jusqu'au bout de cette guerre récompensera amplement tous les risques et les épreuves endurés dans le combat contre le péché et Satan. Dans les guerres humaines, tous ceux qui y combattent ne s'en sortent pas indemnes. Le butin est généralement concentré entre les mains de quelques-uns. Les simples soldats endurent la plupart des souffrances, mais n'en retirent qu'une maigre récompense. Ils se battent pour enrichir encore davantage une poignée de personnes déjà puissantes, et bien souvent, ils finissent par se retirer, avec à peine de quoi soigner leurs blessures ou les empêcher de mourir de faim dans un hôpital misérable. Mais dans cette guerre-ci, nul ne perd, si ce n'est celui qui fuit. Une récompense glorieuse attend chaque soldat fidèle du camp du Christ, et elle se résume à cette expression : "Tenir ferme après avoir tout surmonté". Or, ici, tenir bon implique trois choses qui, mises ensemble, éclairent le propos.

Premièrement. Tenir ferme ici, c'est se tenir en vainqueur. On dit qu'une armée vaincue tombe devant son ennemi, et que le vainqueur se tient debout. Tout chrétien, au terme de la guerre, triomphera de ses convoitises vaincues et de Satan qui les dirigeait. Le chrétien remporte ici de nombreuses et douces victoires sur Satan. Mais hélas ! la joie de ces conquêtes est de nouveau interrompue par de nouvelles menaces de son ennemi rallié. Un jour, il a l'avantage, et le lendemain, il risque un autre combat. Il doit lutter pour conserver ce qu'il a acquis ; oui, ses victoires mêmes sont telles qu'il est renvoyé du champ de bataille, ensanglanté.

Bien qu'il finisse par repousser la tentation, les blessures de sa conscience, rongées par le combat, ternissent la gloire de la victoire. Rarement le chrétien s'en sort-il sans une triste plainte contre la trahison de son propre cœur, qui a failli lui faire perdre la victoire et le livrer entre les mains de son ennemi. Mais pour ton réconfort éternel, sache, pauvre chrétien, qu'un jour béni approche, qui tranchera définitivement le conflit entre toi et Satan. Tu verras le camp de cet ennemi entièrement démantelé ; il ne lui restera plus une seule arme à brandir contre toi. Tu fouleras ses hauteurs, d'où il a tiré tant de coups sur toi. Tu les verras toutes démantelées et démolies, jusqu'à ce qu'il ne subsiste plus en toi aucune corruption où le diable puisse se cacher et se loger.

Satan, sous l'approche duquel tu as tant tremblé, sera alors soumis sous tes pieds. Celui qui t'a si souvent ordonné de te prosterner, afin de fouler aux pieds ton âme et toute ta gloire, aura maintenant la nuque sous tes pieds. S'il n'y avait rien d'autre à attendre comme fruits de notre vigilance et de nos prières, de nos larmes et de nos lamentations, des devoirs rigoureux de mortification et d'abnégation, et de tout ce que notre combat chrétien nous impose, notre labeur ne serait certainement pas vain dans le Seigneur. Oui, que la prière et la vigilance soient bénies, que les larmes et les blessures que nous rencontrons dans cette guerre soient bienheureuses!

Puisse-t-il enfin aboutir à une victoire totale et éternelle sur le péché et Satan. L'esclavage est l'un des pires maux. Plus l'ennemi est vil, plus il est abhorré par les esprits nobles. Saül craignait davantage de tomber entre les mains des Philistins incirconcis et d'être insulté par leurs mépris et leurs reproches que de mourir dans le sang. Qui est plus vil que Satan ? Quel tyran plus abject que le péché ? Glorieux sera donc le jour où nous louerons Dieu de nous avoir délivrés des mains de tous nos péchés et de celles de Satan. Mais il sera funeste pour toi, pécheur, qui, au moment même où tu verras les saints couronnés de victoire, seras traîné comme un captif enchaîné dans les cachots de l'enfer, pour y subir le supplice éternel de tes convoitises. Et quelle sentence plus misérable Dieu lui-même peut-il te prononcer ?

Ici, le péché est plaisir ; là-bas, il sera votre tourment. Ici, il est une douceur qui s'avale sans effort ; là-bas, il vous restera en travers de la gorge. Ici, vous trouverez de quoi assouvir vos convoitises : des palais où l'orgueil pourra se pavaner, des mets délicieux pour vos palais volages, des maisons et des terres, avec des coffres d'argent et d'or, où vos cœurs avides pourront se complaire dans leurs pensées vaines. Mais vous ne trouverez rien de tout cela en enfer. L'enfer est un lieu aride. Rien ne pousse dans ce royaume des ténèbres pour consoler et régénérer l'esprit des pécheurs.

Vous aurez vos convoitises, mais vous manquerez de la nourriture qu'elles désirent ardemment. Oh ! quel tourment ce doit être d'avoir une âme encline, voire avide de péché, mais enchaînée, privée de tout ce qui pourrait satisfaire sa convoitise ! Pour un misérable orgueilleux, qui voudrait dominer le monde entier, oui, Dieu lui-même s'il le permettait, être retenu dans un tel cachot que l'enfer, oh ! comme ce sera douloureux ! 

Pour le pécheur malveillant, dont le cœur est gonflé de rancœur contre Dieu et ses saints, au point de vouloir les arracher du sein de Dieu, oui, Dieu lui-même, de son trône s'il en avait le pouvoir, se trouver les mains enchaînées, impuissant face à ceux qu'il hait tant, oh ! quel tourment ! Parlez, ô saints, dont la victoire partielle sur le péché vous est si douce, au point de préférer mille morts plutôt que de retourner à votre ancienne servitude sous le joug de vos convoitises ! Combien glorieux sera alors à vos yeux le jour où cette victoire sera totale et éternelle, où vous n'aurez plus jamais rien à faire avec le péché ni avec Satan !

Deuxièmement, tenir ferme signifie ici être justifié et acquitté au grand jour du jugement. Cette expression est fréquente dans l'Écriture, qui décrit la délivrance solennelle qu'ils recevront alors en se tenant debout devant le tribunal. "Les impies ne subsisteront pas au jour du jugement" (Psaume 1:5), c'est-à-dire qu'ils ne seront pas justifiés. "Si tu tiens compte des iniquités, ô Éternel, qui subsistera ?" (Psaume 130:3), c'est-à-dire qui sera acquitté ? Le Dieu tout-puissant, pour qui nous sommes venus au monde, a fixé un jour où il jugera le monde par Jésus-Christ. Ce sera un jour solennel, où tous ceux qui ont jamais vécu sur terre, puissants et humbles, bons et méchants, se réuniront en une seule assemblée pour comparaître en personne devant le Christ et recevoir de sa bouche leur châtiment éternel.

Lui, dans ses robes majestueuses de gloire, montera sur le redoutable siège de la justice, entouré de sa suite illustre et d'une garde d'anges, comme autant d'officiers prêts à exécuter sa volonté selon la sentence définitive qu'il prononcera; soit pour conduire ces bienheureux qu'il justifiera dans son glorieux royaume, soit pour les lier pieds et poings et les jeter dans les flammes inextinguibles de l'enfer, ceux qu'il condamnera.

Je ne m'étonne pas que le sermon de Paul sur ce sujet n'ait pas provoqué de choc dans la conscience de Félix ; mais plutôt que certains soient plongés dans une telle léthargie et une telle insensibilité de conscience que la pensée de ce jour ne puisse les ramener à la raison et à la sensibilité. Messieurs, ne votez-vous pas pour ces hommes et ces femmes heureux qui pourront se réjouir en ce jour ? Vos pensées ne se tournent-elles pas vers ceux qui seront acquittés par la voix vivante du Christ, le juge ? Inutile de monter au ciel pour consulter les listes électorales. Ici, vous pouvez savoir qu'il s'agit de ceux qui combattent les batailles du Seigneur sur terre contre Satan, revêtus de l'armure du Seigneur, et ce jusqu'à la fin de leur vie.

Après avoir tout accompli, ils comparaîtront en jugement. Et si cela se passait au tribunal d'un homme, dans une cour martiale où un soldat comparaîtrait pour sa vie, condamné pour trahison envers son prince ou innocenté pour fidélité à sa mission, oh ! comme un tel homme écouterait attentivement le verdict et serait comblé de joie lorsque le juge le déclarerait innocent ! On pourrait bien l'inviter à se prosterner, à remercier Dieu et le juge qui lui ont sauvé la vie. Combien plus ravissante sera la douce voix du Christ aux oreilles des saints, lorsqu'il proclamera publiquement leur justice devant les hommes et les anges ! Oh ! comme Satan sera alors confondu, lui qui les accusait auprès de Dieu et de leur propre conscience, les menaçant sans cesse de la terreur de ce jour ! Quelle stupéfaction pour le monde pervers de voir la souillure qu'il avait jetée sur les saints par ses calomnies et ses mensonges, essuyée par la main même du Christ, et ceux qu'il traitait d'hypocrites, justifiés comme sincères par sa bouche ! Ô saints, cela ne suffira-t-il pas à effacer tout le mépris dont vous avez été accablés par le monde, et le combat que vous avez mené contre le prince de ce monde ?

Mais ce n'est pas tout.

Troisièmement, tenir ferme, ici aussi (comme un compliment à leur récompense) signifie la présence des saints dans la gloire céleste. Les princes, lorsqu’ils veulent récompenser un sujet qui, durant leurs guerres, a rendu d’éminents services à la couronne, comme le plus grand service qu’ils puissent lui rendre, le préfèrent à la cour, où il jouit de leur faveur princière et occupe une place honorable à leur service. Salomon affirme que la plus grande récompense pour les sujets fidèles est de "se tenir devant les rois". Le Ciel est la cité royale où le Dieu tout-puissant tient sa cour. 

Le bonheur des anges glorieux est de se tenir devant Dieu : "Moi, Gabriel, je me tiens en présence de Dieu" (Luc 1, 19) ; c’est-à-dire que "je suis l’un de ces esprits célestes qui servent le grand Dieu et se tiennent devant sa face, comme les courtisans auprès de leur prince". Tel est l’honneur que toute âme fidèle recevra. "Ainsi parle l’Éternel des armées : Si tu marches dans mes voies, si tu observes mes commandements… je te donnerai un emplacement où marcher parmi ceux qui se tiennent près de moi" (Zacharie 3, 7). Il fait allusion au temple, qui comportait des pièces attenantes pour les prêtres qui y servaient le Seigneur dans son saint culte ; ou aux courtisans, qui disposent de galeries et de logements majestueux à la cour, dans le palais du roi où ils servent.

Ainsi, tous les saints (dont Josué était le représentant), après avoir accompli la mission du Seigneur durant leur courte vie de service sur terre, seront appelés à se tenir devant Dieu au ciel, où, avec les anges, ils auront leurs galeries et leurs demeures de gloire. Ô heureux ceux qui se tiendront devant le Seigneur dans la gloire ! Les plus grands seigneurs d'un royaume (tels que comtes, marquis et ducs) considèrent comme un plus grand honneur de se tenir devant leur roi, même tête nue et souvent à genoux, plutôt que de vivre à la campagne, où tous s'inclinent et se tiennent nus devant eux ; oui, que leur prince leur interdise l'accès à la cour, et ce ne sont ni leurs vastes domaines, ni le respect dont ils jouissent là où ils vivent qui les satisferont. Il vaut mieux attendre (de régner) au ciel que de régner sur terre. Il est doux de se tenir ici-bas devant le Seigneur, pour accomplir cette ordonnance.

Un seul jour passé à adorer Dieu vaut mieux que bien d'autres ailleurs. Oh ! que c'est bon de se tenir devant Dieu dans la gloire ! Si le nard des saints exhale un si doux parfum, tandis que le roi siège à sa table ici-bas, lors d'un sermon, quelle joie cela doit nécessairement découler de leur présence auprès de lui, alors qu'il siège à sa table au ciel ! Ce lieu, créé par Dieu, était destiné à être la chambre de sa présence où il se présenterait pour être vu et apprécié de ses saints dans toute sa gloire. Je sais que rien n'aurait d'action plus puissante, voire plus universelle, sur l'âme d'un saint que la fréquente et spirituelle contemplation de cet état de béatitude céleste, qui couronnera enfin tous leurs tristes combats terrestres.

Aucune autre épée ne saurait trancher les tendons mêmes de la tentation et décapiter ces convoitises qui défient et surpassent des armées entières d'autres arguments. Il est presque impossible de pécher en pensant vivement à cette gloire et en espérant la connaître. C'est lorsque les pensées du ciel sont longtemps restées hors de la vue du chrétien, et qu'il ignore ce qu'il est advenu de ses espoirs d'atteindre ce lieu glorieux, qu'il commence à ériger une idole (comme Israël avec le veau en l'absence de Moïse) devant laquelle il peut danser. Mais le ciel apparaît à nouveau, et le cœur du chrétien s'échauffe à sa pensée ; et l'on pourrait tout aussi bien persuader un roi de jeter son diadème royal dans un évier et de se vautrer dans une niche, vêtu de ses robes, qu'un saint de pécher en attendant la gloire céleste.

Le péché est l'œuvre du diable, non celle d'un saint, égal au ciel, qui attend à chaque instant le signe l'appelant à se tenir avec les anges et les saints glorifiés devant le trône de Dieu. Voilà qui réconforterait le cœur du chrétien et le fortifierait, au plus fort du combat, lorsque les balles fusent de toutes parts, lancées par les hommes comme par les démons : tout cela a pour but le ciel, où il vaut la peine d'avoir une place, même si nous devons traverser le feu et l'eau pour y parvenir. "C'est devant l'Éternel", dit David à Mikal qui se moquait de lui, "qui m'a choisi avant ton père et toute sa maison… C'est pourquoi je jouerai devant l'Éternel" (2 Samuel 6:21-22).

Ainsi, chrétien, veux-tu te débarrasser des vipères des reproches, qui, du feu de la malice des méchants, volent sur toi ? C'est vers Dieu que je prie; entends-moi, mortifie mes désirs, renonce à mes jeux et à mes plaisirs charnels, car Dieu, qui a écarté rois et princes, m'a choisi, moi, pauvre misérable, pour me tenir devant lui dans la gloire".

Messieurs, même s'il n'existait pas un autre monde pour jouir de Dieu, ne devrions-nous pas, tant que nous sommes en vie, servir notre Créateur ? Les cieux et la terre obéissent à sa loi, et nul ne peut recevoir de récompense pour avoir accompli sa volonté. "Éteignez l’enfer, embrasez le ciel", disait un saint homme, "et pourtant j’aimerai et craindrai mon Dieu."

À plus forte raison lorsque les bras éternels de la miséricorde sont prêts à vous accueillir, dès la fin du combat, dans la présence bienheureuse de Dieu ? Il y a des serviteurs si attentionnés qu’ils vous suivent et travaillent dur dehors par tous les temps ; et s’ils reçoivent seulement de vous, lorsqu’ils rentrent chez eux fatigués et affamés le soir, un regard bienveillant et un peu de tendresse, ils vous en seront très reconnaissants. 

"Oui", dit l’un d’eux, pour faire honte au chrétien paresseux, "combien de centaines de kilomètres le pauvre épagneul parcourra-t-il après son maître, ne recevant que quelques miettes ou un os de sa gamelle ?" En un mot, qui sont les plus fidèles serviteurs du diable ? Que ne feront-ils pas, que ne risqueront-ils pas à son ordre, lui qui n’a pas plus à leur offrir que vous à votre chien ? Pas une croûte, pas une goutte d’eau pour rafraîchir leur langue ! Et la joie du ciel, réservée au chrétien et dans laquelle il entrera assurément, ne le fera-t-elle pas persévérer dans sa course, endurer une brève épreuve de tentation et d’affliction ? Oui, assurément, et elle devrait lui faire comprendre que celles-ci "ne sont pas dignes d’être comparées à la gloire qui sera révélée en lui".