dimanche 27 septembre 2026

Mise en garde chrétienne, ou la nécessité de l'auto-examen, par Jonathan Edwards, première partie.

 

Psaumes 139:23, 24
Sonde-moi, ô Dieu, et connais mon cœur ! Éprouve-moi, et connais mes pensées ! Regarde si je suis dans une mauvaise voie, Et conduis-moi dans la voie de l'éternité.


Daté de septembre 1733. Ce traité contient la substance de quatre discours, imprimés pour la première fois à Édimbourg en 1788.


Introduction

Sujet : Les personnes devraient être très soucieuses de savoir si elles ne vivent pas d'une manière ou d'une autre dans le péché.

Ce psaume est une méditation sur l'omniscience de Dieu, ou sur sa vision parfaite et sa connaissance de toutes choses, que le psalmiste représente par cette connaissance parfaite que Dieu avait de toutes ses actions, de ses séances et de ses levers, et de ses pensées, de sorte qu'il connaissait ses pensées de loin ; et aussi de ses paroles : "Il n’y a pas une parole sur ma langue", dit le Psalmiste, "que tu ne la connaisses entièrement." Il représente alors cela par l’impossibilité de fuir la présence divine ou de se cacher de lui. Ainsi, s’il allait au ciel, ou se cachait dans l’enfer, ou s’enfuyait aux extrémités de la mer, il ne serait pas caché à Dieu. Ou s’il essayait de se cacher dans les ténèbres, elles ne le couvriraient pas. Or, les ténèbres et la lumière sont toutes deux pour lui identiques. Il représente alors cela par la connaissance que Dieu avait de lui dans le sein de sa mère (Psaumes 139 : 15, 16) : "Ma substance ne t’était pas cachée, lorsque j’étais fait dans le secret ; tes yeux ont vu ma substance, quoique imparfaite, et sur ton livre étaient inscrits tous mes membres."

Après cela, le Psalmiste remarque ce qu’il faut déduire comme une conséquence nécessaire de cette omniscience de Dieu, à savoir : Il dit qu’il fera mourir les méchants, car il voit toute leur méchanceté, et que rien ne lui est caché. Enfin, le psalmiste ajoute à cette méditation l’œil de Dieu qui voit tout, en le suppliant de le sonder et de l’éprouver, pour voir s’il n’y a pas en lui quelque voie mauvaise, et de le conduire dans la voie éternelle.

Trois choses peuvent être remarquées dans ces paroles.

Premièrement. L’acte de miséricorde que le psalmiste implore de Dieu envers lui-même, à savoir que Dieu le sonde. "Sonde-moi, ô Dieu, et connais mon cœur ; éprouve-moi, et connais mes pensées."

Deuxièmement. Sous quel rapport il désire être sondé, à savoir "pour voir s’il n’y a pas en lui quelque voie mauvaise." Nous ne devons pas comprendre par là que le psalmiste veut dire que Dieu devrait le sonder pour Sa propre information. Ce qu’il a dit auparavant, que Dieu connaît toutes choses, implique qu’il n’en a pas besoin. Le psalmiste a dit, au deuxième verset, que Dieu comprenait sa pensée de loin ; c'est-à-dire que tout était clair devant lui, il le voyait sans difficulté, ou sans être forcé de s'approcher, et de l'observer avec soin. Ce qui est clair à voir, peut être vu de loin.

C’est pourquoi, lorsque le psalmiste prie Dieu de le sonder pour voir s’il y a en lui quelque voie mauvaise, il ne veut pas dire qu’il doit le sonder pour voir lui-même ou être informé, mais pour que le psalmiste puisse voir et être informé. Il prie Dieu de le sonder par sa lumière révélatrice, de le conduire à se discerner lui-même complètement et à voir s’il y a en lui quelque voie mauvaise. De telles expressions figuratives sont souvent utilisées dans l’Écriture. On dit que la Parole de Dieu discerne les pensées et les intentions du cœur. Non pas que la Parole elle-même discerne, mais elle sonde et ouvre nos cœurs à la vue afin que nous puissions discerner le tempérament et les désirs de notre cœur. On dit donc souvent que Dieu éprouve les hommes. Il ne les éprouve pas pour sa propre information, mais pour les découvrir et les manifester à eux-mêmes ou aux autres.

Troisièmement. Observez dans quel but il désire ainsi que Dieu le sonde, à savoir "afin qu’il soit conduit dans la voie éternelle", c’est-à-dire non seulement d’une manière qui peut avoir une apparence trompeuse et lui paraître juste pendant un certain temps, et dans laquelle il peut avoir la paix et la tranquillité pour le moment, mais d’une manière qui tiendra, qui résistera à l’épreuve, dans laquelle il peut demeurer en confiance pour toujours, et toujours approuvée comme bonne et juste, et dans laquelle il peut toujours avoir la paix et la joie. Il est dit que "la voie des méchants périra" (Psaume 1:6). En opposition à cela, la voie du juste est dite dans le texte comme étant éternelle.


Section I

Tous les hommes devraient être très soucieux de savoir s’ils ne vivent pas dans une certaine voie de péché

David était très soucieux de savoir cela le concernant. Il s’est examiné lui-même. Il a examiné son propre cœur et ses propres voies. Mais il ne s’y est pas fié. Il avait toujours peur qu’il y ait en lui quelque voie mauvaise qui ait échappé à son attention. C’est pourquoi il crie à Dieu de le sonder. Et son zèle se manifeste dans la répétition fréquente de la même requête en des termes différents : "Sonde-moi, ô Dieu, et connais mon cœur ; éprouve-moi, et connais mes pensées." Il était très zélé pour savoir s’il n’y avait pas en lui quelque mauvaise voie dans laquelle il marchait sans y prêter attention.

Premièrement. Nous devrions nous préoccuper de savoir si nous ne vivons pas dans un état de péché. Tous les hommes non régénérés vivent dans le péché. Nous sommes nés sous la puissance et la domination du péché, nous sommes vendus au péché. Tout pécheur non converti est un serviteur dévoué du péché et de Satan. Nous devrions considérer comme de la plus haute importance pour nous de savoir dans quel état nous sommes, si nous avons jamais subi un changement dans nos cœurs, passant du péché à la sainteté, ou si nous ne sommes pas encore dans le fiel de l’amertume et dans les liens de l’iniquité; si jamais le péché a été vraiment mortifié en nous ; si nous ne vivons pas dans le péché d’incrédulité et dans le rejet du Sauveur. C’est sur cela que l’apôtre insiste avec les Corinthiens. 2 Corinthiens 13:5 : "Examinez-vous vous-mêmes, pour savoir si vous êtes dans la foi ; éprouvez-vous vous-mêmes ; ne savez-vous pas que Jésus-Christ est en vous, à moins que vous ne soyez réprouvés ?" Ceux qui ont l’opinion et l’espoir d’être pieux devraient prendre grand soin de s’assurer que leur fondement est juste. Ceux qui doutent ne devraient pas se donner de repos jusqu’à ce que la question soit résolue.

Toute personne non convertie vit dans le péché. Non seulement elle vit dans une pratique particulièrement mauvaise, mais toute sa vie est pécheresse. L’imagination des pensées de son cœur n’est que mauvaise en permanence. Non seulement elle fait le mal, mais elle ne fait pas le bien (Psaume 14:3) : "Ils sont tous souillés ; il n’y en a aucun qui fasse le bien, pas même un seul." Le péché est le métier de l’homme non converti. C’est l’œuvre et l’affaire de sa vie. Car il est le serviteur du péché. Et d’ordinaire les hypocrites, ou ceux qui sont des hommes méchants, mais qui se croient pieux et font profession de l’être, sont particulièrement odieux et abominables à Dieu.

Deuxièmement. Nous devrions nous soucier beaucoup de savoir si nous ne vivons pas d’une manière particulière qui offense et déplaît à Dieu. C’est ce que je veux dire principalement. Nous devrions nous inquiéter de savoir si nous ne vivons pas dans la satisfaction de quelque convoitise, soit dans nos actes, soit dans nos pensées, si nous ne vivons pas dans l’omission d’un devoir, quelque chose que Dieu attend de nous, si nous ne nous livrons pas à une pratique ou à un comportement qui ne sont pas justifiés. Nous devrions nous demander si nous ne vivons pas dans une pratique qui va à l’encontre de notre lumière, et si nous ne nous laissons pas aller à des péchés connus.

Nous devons être stricts et nous demander si nous n’avons pas jusqu’ici commis des péchés, par suite de principes erronés et de notions erronées de notre devoir. Si nous n’avons pas vécu dans la pratique de certaines choses offensantes pour Dieu, par manque de soin, de vigilance et d’observation de nous-mêmes. Nous devons nous soucier de savoir si nous ne vivons pas d’une manière qui ne convient pas à la profession que nous faisons. Et si notre pratique dans certains domaines n’est pas indigne de chrétiens, contraire aux règles chrétiennes, indigne des disciples et des disciples du saint Jésus, l’Agneau de Dieu. Nous devons nous soucier de savoir cela, car:

Premièrement, Dieu exige de nous que nous exercions la plus grande vigilance et la plus grande diligence dans son service. La raison enseigne qu’il est de notre devoir d’exercer la plus grande prudence, afin de connaître l’esprit et la volonté de Dieu, ainsi que notre devoir dans toutes ses branches, et de faire preuve de la plus grande diligence dans tout pour l’accomplir, car le service de Dieu est la grande affaire de notre vie. C’est ce travail qui est la fin de notre être. Et Dieu est digne que nous le servions de toutes nos forces. C’est ce que Dieu exige souvent expressément de nous. Deutéronome 4:9 : "Prends garde à toi, et veille attentivement sur ton âme, de peur que tu n’oublies les choses que tes yeux ont vues, et qu’elles ne sortent de ton cœur, tous les jours de ta vie." Et Deutéronome 4:15, 16 : "Prenez donc bien garde à vous-mêmes, de peur que vous ne vous corrompiez." Et Deutéronome 6:17 : "Tu observeras attentivement les commandements de l’Éternel, ton Dieu, ses préceptes et ses lois, qu’il t’a prescrits." Et Proverbes 4:23 : "Garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie." Ainsi, le Christ nous commande de "veiller et de prier" ; Matthieu 1:11. 26:41 et Luc 21:34, 36 : "Prenez garde à vous-mêmes, de peur que vos cœurs ne s’appesantissent par les excès du manger et du boire, et par les soucis de la vie." Éphésiens 5:15 : "Prenez garde à vous-mêmes." Ainsi, si nous nous trouvons dans une mauvaise voie, quelle qu’elle soit, cela ne nous excusera pas, que ce soit par inadvertance ou que nous n’en ayons pas eu conscience, aussi longtemps que c'est par manque de soin et de vigilance en nous, c'est ce que nous aurions dû maintenir.

Deuxièmement, si nous vivons dans le péché, nous vivons d’une manière qui déshonore Dieu. Or, l’honneur de Dieu doit être considéré par tous comme le plus grand souci. Si chacun se donnait pour tâche d’obéir à Dieu en toutes choses, de vivre dans la justice et la sainteté, de marcher en toutes choses selon les règles chrétiennes, de se surveiller lui-même avec un œil strict, vigilant et scrutateur, de voir s’il n’y a pas en lui de mauvaises voies, de s’efforcer de corriger tout ce qui ne va pas, d’éviter toute voie impie, contraire au christianisme et pécheresse, et si la pratique de tous était universellement celle qui convient aux chrétiens, combien cela serait à la gloire de Dieu et de Jésus-Christ ! Combien cela donnerait crédit et honneur de la religion ! Combien cela inciterait les spectateurs à une haute estime de la religion et recommanderait une vie sainte ! Combien cela fermerait la bouche aux objecteurs et aux opposants ! Combien la religion paraîtrait belle et aimable, si elle était représentée dans la vie des chrétiens, non mutilés et défigurés, mais entiers, comme dans leur forme véritable, ayant toutes leurs parties et leur beauté propre ! La religion paraîtrait alors une chose vraiment aimable.

Si ceux qui se disent chrétiens marchaient ainsi dans tous les chemins de la vertu et de la sainteté, cela contribuerait plus à l'avancement du royaume de Christ dans le monde, à la conviction des pécheurs et à la propagation de la religion parmi les infidèles que tous les sermons du monde, tant que la vie de ceux qui se disent chrétiens continuerait comme elle est maintenant. Faute de cette sollicitude et de cette vigilance dans la mesure où elles devraient avoir lieu, beaucoup de personnes vraiment pieuses n'ornent pas leur profession comme elles devraient le faire, et au contraire la déshonorent en certains points. Faute de se soucier autant qu'il faudrait de savoir s'ils ne marchent pas d'une manière qui ne convient pas à un chrétien et qui ne fait pas offense à Dieu, leur conduite dans certains domaines est très peu aimable, elle est une offense et une pierre d’achoppement pour les autres, et donne à l’ennemi l’occasion de blasphémer.

Troisièmement, nous devrions nous soucier de savoir si nous ne vivons pas dans une certaine voie de péché, comme nous le ferions pour nos propres intérêts. Si nous vivons dans une voie de péché, ce sera extrêmement dommageable pour nous. Le péché, étant le mal le plus haïssable, est celui qui est le plus préjudiciable à nos intérêts et qui tend le plus à nous nuire. Si nous vivons d’une manière qui déplaît à Dieu, cela peut être la ruine de nos âmes. Bien que les hommes réforment toutes les autres pratiques mauvaises, s’ils ne vivent que dans une seule voie de péché qu’ils n’abandonnent pas, cela peut s’avérer leur perte éternelle.

Si nous vivons dans une voie pécheresse, nous provoquerons la colère de Dieu et nous ferons retomber la culpabilité sur nos âmes. Nous ne serons pas non plus excusés de ne pas avoir senti combien la voie dans laquelle nous marchions était mauvaise, de ne pas y avoir réfléchi, d’avoir été aveugles quant au mal qu’elle contenait. Nous contractons une culpabilité non seulement en vivant dans des voies que nous connaissons, mais dans celles que nous pourrions savoir être pécheresses, si nous étions suffisamment préoccupés de savoir ce qui est pécheur et ce qui ne l’est pas, de nous examiner nous-mêmes et de sonder nos propres cœurs et nos propres voies. Si nous marchons dans une voie mauvaise et que nous l’ignorons par manque de vigilance et de réflexion, cela ne nous excusera pas. Car nous aurions dû veiller, réfléchir et faire les recherches les plus diligentes.

Si nous marchons dans une voie mauvaise, cela nous portera un grand préjudice dans ce monde. Nous serons ainsi privés du réconfort dont nous pourrions autrement jouir, et nous nous exposerons à beaucoup de troubles, de chagrins et de ténèbres de l’âme, dont nous aurions pu autrement être exempts. Une voie mauvaise est la voie originelle de la douleur ou du chagrin. Nous nous exposerons ainsi aux jugements de Dieu, même dans ce monde. Et nous y perdrons beaucoup pour ce qui est de nos intérêts éternels. Et même si nous ne vivons pas volontairement et délibérément dans la voie du péché, mais par négligence et par la tromperie de nos corruptions, nous offenserons Dieu et empêcherons la grâce de fleurir dans nos cœurs, sinon de l’être même.

Beaucoup sont très prudents pour ne pas commettre d’erreurs, quand il s’agit de leurs intérêts temporels. Ils prendront bien garde de ne pas se laisser entraîner à l’aveugle dans les affaires qu’ils font ; dans leurs échanges les uns avec les autres, ils prendront soin de garder les yeux sur eux et de veiller à ce qu’ils aillent en toute sécurité dans ces cas. Et pourquoi pas, quand il s’agit de l’intérêt de leurs âmes ?

Quatrièmement, nous devrions nous soucier beaucoup de savoir si nous ne vivons pas dans une certaine voie de péché, car nous sommes extrêmement enclins à marcher dans une telle voie. Le cœur de l’homme est naturellement enclin au péché. Le poids de l'âme est naturellement ainsi, comme la pierre par son poids tend vers le bas. Et il y a une très forte propension au péché chez les saints. Bien que le péché soit mortifié en eux, il reste néanmoins un corps de péché et de mort. Il y a toutes sortes de convoitises et d'inclinations corrompues. Nous sommes extrêmement susceptibles de nous engager dans un mauvais chemin ou un autre. L'homme est si enclin aux voies du péché que, sans une surveillance constante et stricte sur lui-même, on ne peut s'attendre à rien d'autre qu'à ce qu'il marche sur une voie de péché.

Nos cœurs sont si remplis de péché qu’ils sont prêts à nous trahir. Les hommes sont enclins à s’engager dans ce à quoi ils sont enclins avant même d’en avoir conscience. Le péché a tendance à s’introduire en nous sans que nous nous en rendions compte. En outre, nous vivons dans un monde où nous rencontrons continuellement des tentations. Nous marchons au milieu de pièges. Et le diable, un adversaire subtil, nous surveille continuellement, s’efforçant, par toutes sortes de ruses et de stratagèmes, de nous égarer dans des sentiers détournés. 2 Corinthiens 11 :2, 3 : "Je suis jaloux de vous. Je crains que, comme le serpent séduisit Eve par sa ruse, vos pensées ne se corrompent et ne se détournent de la simplicité à l’égard de Christ." 1 Pierre 5 :8 : "Soyez sobres, veillez ; car votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui il dévorera." Ces choses devraient nous rendre encore plus jaloux de nous-mêmes.

Cinquièmement, nous devons nous préoccuper de savoir si nous ne vivons pas dans une certaine forme de péché, car beaucoup vivent de cette façon, sans y penser ou sans s’en rendre compte. Il est très important que nous le sachions, et pourtant cette connaissance ne s’acquiert pas sans difficulté. Beaucoup vivent d’une façon qui offense Dieu, sans s’en rendre compte. Ils sont étrangement aveuglés dans ce cas. Psaume 19:12 : "Qui peut comprendre ses erreurs ? Purifie-moi des fautes cachées." Par fautes cachées, le psalmiste entend celles qui lui sont secrètes, ces péchés qui étaient en lui, ou dont il était coupable, mais dont il n’était pas conscient.


Section 2

Pourquoi beaucoup vivent dans le péché, et pourtant ne le savent pas

S’il est difficile de savoir si nous ne vivons pas dans une certaine forme de péché, ce n’est pas parce que les règles de jugement dans un tel cas ne sont pas claires ou abondantes! Dieu nous a abondamment enseigné ce que nous devons faire et ce que nous ne devons pas faire. Les règles que nous devons suivre sont souvent présentées à l'homme dans la prédication de la Parole. La difficulté de savoir si nous avons en nous quelque voie mauvaise ne vient pas du manque de lumière extérieure, ni du fait que Dieu ne nous ait pas clairement et abondamment indiqué quelles sont les voies mauvaises. Mais si beaucoup de gens vivent dans des voies qui déplaisent à Dieu, sans pourtant s'en rendre compte, cela peut provenir de ce qui suit :

Premièrement. La nature aveuglante et trompeuse du péché. Le cœur de l'homme est plein de péché et de corruption, et cette corruption est d'une nature extrêmement ténébreuse et aveuglante. Le péché comporte toujours un degré d'obscurité avec lui. Et plus il prévaut, plus il obscurcit et trompe l'esprit. C'est pourquoi il est difficile de savoir si nous avons en nous quelque voie mauvaise. La difficulté ne vient pas du manque de lumière extérieure, ni du fait que la Parole de Dieu ne soit pas claire, ni que les règles ne soient pas claires, mais à cause des ténèbres qui sont en nous. La lumière brille assez clairement autour de nous, mais la faute en revient à nos yeux. Ils sont obscurcis et aveuglés par une maladie pernicieuse.

Le péché est de nature trompeuse, car plus il prévaut, plus il gagne l’inclination et la volonté, et cela influence et biaise le jugement. Plus une convoitise prévaut, plus cela incline l’esprit à l’approuver. Plus un péché domine l’inclination ou la volonté, plus il semble agréable et préjugé de penser que ce péché est juste. C’est pourquoi, lorsqu’une convoitise a gagné un homme au point de l’entraîner dans une voie ou une pratique pécheresse, ayant gagné sa volonté, elle est un préjudice à son entendement. Et plus un homme marche de manière irrégulière, plus son esprit sera probablement obscurci et aveuglé, car d’autant plus le péché prévaut.

C’est pourquoi beaucoup d’hommes qui vivent d’une manière qui n’est pas conforme aux règles de la Parole de Dieu, n’en sont pas conscients. Et il est difficile de les rendre ainsi, car la même convoitise qui les conduit dans cette mauvaise voie les aveugle dans celle-ci! Ainsi, si un homme vit dans la méchanceté ou dans l’envie, plus la méchanceté ou l’envie prévalent, plus son entendement sera aveuglé pour l’approuver. Plus un homme hait son prochain, plus il sera disposé à penser qu’il a de justes motifs de le haïr, que son prochain est haïssable et digne d’être haï, et qu’il n’est pas de son devoir de l’aimer. De même, si un homme vit dans la lascivité, plus sa concupiscence impure prévaut, plus le péché lui paraîtra doux et agréable, et plus il sera disposé et prédisposé à penser qu’il n’y a rien de mal en cela.

Ainsi, plus un homme vit dans la cupidité, plus il désire les biens du monde de manière démesurée, plus il se croira excusable d’agir ainsi, et plus il pensera qu’il en a besoin et qu’il ne peut s’en passer. Et si ces biens sont nécessaires, alors il est excusable de les désirer avec ardeur. On pourrait faire la même chose de toutes les convoitises qui sont dans le cœur des hommes. Plus elles prévalent, plus elles aveuglent l’esprit et disposent le jugement à les approuver. Toutes les convoitises sont des convoitises trompeuses. Éphésiens 4:22 : "Dépouillez vous, en ce qui concerne votre conduite passée, le vieil homme qui se corrompt par les convoitises trompeuses." Et même les hommes pieux peuvent être aveuglés et trompés par une convoitise pendant un certain temps, au point de vivre d’une manière qui déplaît à Dieu.

Les convoitises du cœur des hommes, qui sont préjudiciantes en faveur des pratiques pécheresses auxquelles ces convoitises tendent et dans lesquelles ils se plaisent, excitent la raison charnelle et poussent les hommes, avec toute la subtilité dont ils sont capables, à inventer des arguments pour justifier de telles pratiques. Lorsque les hommes sont très fortement enclins et tentés à une pratique mauvaise, et que leur conscience les trouble à ce sujet, ils se creusent la tête pour trouver des arguments pour fermer la bouche de leur conscience et pour se faire croire qu’ils peuvent légalement procéder dans cette pratique.

Quand les hommes se livrent à une mauvaise conduite et y continuent, leur amour-propre les pousse et les incite à l’approuver. Les hommes n’aiment pas se condamner eux-mêmes. Ils ont un  préjugé favorable envers eux-même et en faveur de tout ce qu’ils trouvent en eux-mêmes. C’est pourquoi ils trouveront de bons noms pour qualifier leurs mauvaises dispositions et leurs mauvaises pratiques. Ils les rendront vertueux ou du moins innocents. Ils appelleront leur convoitise prudence et diligence dans les affaires. S’ils se réjouissent du malheur d’autrui, ils prétendent que c’est parce qu’ils espèrent que cela lui fera du bien et l’humiliera. S’ils se livrent à l’excès de boisson, c’est parce que leur constitution l’exige. S’ils parlent contre leur prochain et le médisent, ils appellent cela du zèle contre le péché, parce qu’ils veulent porter témoignage contre une telle méchanceté. S’ils dressent leur volonté contre les autres dans les affaires publiques, alors ils appellent leur entêtement conscience ou respect du bien public. Ainsi ils trouvent de bons noms pour toutes leurs mauvaises voies.

Les hommes sont très enclins à appliquer leurs principes à leurs pratiques, et non leurs pratiques à leurs principes, comme ils devraient le faire. Dans leurs pratiques, ils ne se conforment pas à leur conscience, mais tout leur effort consiste à amener leur conscience à se conformer à leurs pratiques.

À cause de cette tromperie du péché et parce que nous avons tant de péchés dans nos cœurs, il est difficile de porter un jugement véritable sur nos propres voies et pratiques. C’est pourquoi nous devrions faire des recherches diligentes et nous inquiéter beaucoup pour savoir s’il n’y a pas en nous quelque voie mauvaise. Hébreux 3:12, 13 : "Prenez garde, frères, que quelqu’un de vous n’ait un cœur mauvais et incrédule, au point de se détourner du Dieu vivant. Mais exhortez-vous les uns les autres chaque jour, pendant que l’on dit : Aujourd’hui, de peur que quelqu’un de vous ne s’endurcisse par la séduction du péché."

Les hommes peuvent plus facilement voir les défauts des autres qu’ils ne le peuvent en eux-mêmes. Quand ils voient les autres hors de leur chemin, ils les condamnent aussitôt, alors qu’ils font ou ont fait eux-mêmes la même chose ou quelque chose de semblable, et se justifient en eux-mêmes. Les hommes peuvent mieux discerner les pailles dans les yeux des autres que les poutres dans les leurs. Proverbes 21:2 : "Toute voie de l’homme est droite à ses propres yeux." Le cœur est extrêmement trompeur dans ce domaine. Jérémie 17:9 : "Le cœur est tortueux par-dessus tout, et il est méchant : qui peut le connaître ?" Nous ne devrions donc pas nous fier à notre propre cœur dans ce domaine, mais garder un œil jaloux sur nous-mêmes, fouiller notre propre cœur et nos propres voies, et crier à Dieu pour qu’il nous sonde. Proverbes 28:26 : "Celui qui se fie à son propre cœur est un insensé."

Deuxièmement. Satan s’immisce aussi dans nos convoitises trompeuses et s’efforce de nous aveugler dans ce domaine. Il s’efforce continuellement de nous entraîner dans des voies pécheresses et s’immisce dans la raison charnelle pour nous flatter de cette manière et pour aveugler la conscience. Il est le prince des ténèbres. Il s’efforce d’aveugler et de tromper. C’est son œuvre depuis qu’il l’a commencée avec nos premiers parents.

Troisièmement. Parfois les hommes ne sont pas raisonnables parce qu’ils sont abrutis par l’habitude. L’habitude dans une mauvaise pratique abrutit l’esprit, de sorte qu’elle rend toute voie de péché qui au début offensait la conscience, après un certain temps, inoffensive.

Quatrièmement. Parfois les gens vivent dans des voies de péché et n’en sont pas conscients, parce qu’ils sont aveuglés par l’habitude commune et les exemples des autres. Il y a tellement de gens qui se livrent à cette pratique, et c’est une habitude si commune qu’elle n’est que peu ou pas considérée comme discréditant pour un homme. Elle est peu contestée. Il y a des choses qui paraissent innocentes, mais qui déplaisent à Dieu et qui sont abominables à ses yeux. Peut-être les voyons-nous faire par ceux que nous estimons, par nos supérieurs et par ceux que l’on considère comme des sages. Cela prédispose grandement l’esprit en leur faveur et éloigne le sentiment que c'est mal. Ou bien, si l’on voit qu’elles sont couramment pratiquées par ceux que l’on considère comme des hommes pieux et des hommes expérimentés en religion, cela tend à endurcir considérablement le cœur et à aveugler l’esprit à l’égard de toute mauvaise pratique.

Cinquièmement. Les personnes courent un grand danger de vivre dans le péché et de ne pas s’en rendre compte, faute de considérer correctement leurs devoirs dans toute leur étendue. Il y en a qui entendent parler de la nécessité de se repentir de tous les péchés et d’accomplir tous les devoirs, et qui se voient obligés d’accomplir certains devoirs particuliers tout en négligeant d’autres. Il se peut que leurs pensées soient entièrement absorbées par les devoirs religieux, tels que la prière en secret, la lecture des Écritures et d’autres bons livres, la participation au culte public et l’assiduité, l’observance du sabbat et la méditation sérieuse. Ils semblent considérer ces choses comme si elles constituaient leur devoir dans toute son étendue et comme si c’était là toute leur tâche, et que les devoirs moraux envers leur prochain, leurs devoirs dans les relations dans lesquelles ils se trouvent, leurs devoirs en tant que maris ou femmes, en tant que frères ou sœurs, ou leurs devoirs en tant que voisins, ne semblent pas être pris en considération par eux.

Ils ne considèrent pas la nécessité de ces choses. Et lorsqu’ils entendent parler de la recherche sincère du salut par une assiduité à tous les devoirs, ils semblent les laisser de côté dans leurs pensées, comme si elles n’étaient pas prévues, ni aucun autre devoir, à l’exception de la lecture, de la prière, de l’observation du sabbat et autres choses semblables. Ou bien, s’ils considèrent certaines parties de leur devoir moral, il se peut que d’autres branches ne soient pas prises en considération. Ainsi, s’ils sont justes dans leurs actes, il se peut qu’ils négligent les actes de charité. Ils savent qu’ils ne doivent pas frauder leur prochain. Ils ne doivent pas mentir. Ils ne doivent pas commettre d’impureté. Mais ils ne semblent pas considérer le mal que c’est de parler à la légère contre les autres, de les insulter, de se quereller avec eux, de vivre contrairement aux règles de l’Évangile dans leurs relations familiales, ou de ne pas instruire leurs enfants ou leurs serviteurs.

Beaucoup d’hommes semblent être très consciencieux dans certaines choses, dans certaines branches de leur devoir sur lesquelles ils gardent l’œil, alors que d’autres branches importantes sont entièrement négligées et ne semblent pas être remarquées par eux. Ils ne considèrent pas leur devoir dans toute son étendue.


Section 3

Quelle méthode devons-nous suivre pour découvrir si nous ne vivons pas dans une certaine voie de péché ?

Cela, comme on l’a observé, est une chose difficile à savoir. Mais ce n’est pas une question si difficile que si les gens s’en souciaient suffisamment et enquêtaient sur leur propre conduite et le recherchaient avec rigueur et minutie, ils pourraient, dans la plupart des cas, le découvrir. Les hommes pourraient savoir s’ils vivent dans une voie de péché ou non. Les personnes qui se soucient profondément de plaire à Dieu et de lui obéir, n’ont pas besoin, sous la lumière dont nous jouissons, de continuer à pécher par ignorance.

Il est vrai que nos cœurs sont extrêmement trompeurs. Mais Dieu, dans sa sainte Parole, a donné cette lumière concernant notre devoir, qui est adaptée à l’état de ténèbres dans lequel nous nous trouvons. Ainsi, par un soin et une enquête approfondis, nous pouvons connaître notre devoir et savoir si nous vivons ou non dans une voie pécheresse. Et quiconque a un véritable amour pour Dieu et son devoir sera heureux d’être aidé dans cette recherche. C’est un souci qui pèse sur leur esprit de marcher en toutes choses comme Dieu le veut, de manière à lui plaire et à l’honorer. S’ils vivent d’une manière qui offense Dieu, ils seront heureux de le savoir et ne voudront en aucun cas le cacher.

Tous ceux aussi qui se demandent sérieusement : "Que dois-je faire pour être sauvé ?" seront heureux de savoir s’ils ne vivent pas dans une conduite pécheresse. Car s’ils vivent d’une telle manière, c’est un grand désavantage pour eux par rapport à cette grande préoccupation. Il incombe à quiconque cherche le salut de connaître et d’éviter toute voie pécheresse dans laquelle il vit. Les moyens par lesquels nous devons parvenir à cette connaissance sont au nombre de deux : la connaissance de la règle et la connaissance de nous-mêmes.

Premièrement. Si nous voulons savoir si nous ne vivons pas dans une certaine voie de péché, nous devons prendre beaucoup de peine pour bien connaître la règle. Dieu nous a donné une règle vraie et parfaite, selon laquelle nous devons marcher. Et afin que nous puissions, malgré nos ténèbres et les désavantages qui nous accompagnent, connaître notre devoir, il nous a exposé cette règle en abondance. Quelle révélation complète et abondante de la pensée de Dieu nous avons dans les Écritures ! Et combien elle est claire dans ce qui a trait à la pratique ! Combien de fois les règles sont-elles répétées ! Sous combien de formes diverses sont-elles révélées, afin que nous puissions les comprendre plus pleinement !

Mais à quoi servira tout ce soin de Dieu pour nous informer, si nous négligeons la révélation que Dieu a faite de sa pensée, et si nous ne prenons pas soin d’en prendre connaissance ? Il est impossible que nous sachions si nous ne vivons pas dans une voie de péché, à moins de connaître la règle selon laquelle nous devons marcher. Le caractère pécheur de toute voie consiste en son désaccord avec la règle. Et nous ne pouvons savoir si cela est conforme ou non à la règle, à moins de la connaître. Romains 3:20 : "Par la loi vient la connaissance du péché."

C’est pourquoi, de peur de nous engager dans des voies qui déplaisent à Dieu, nous devons étudier avec la plus grande diligence les règles que Dieu nous a données. Nous devons lire et scruter beaucoup les Saintes Écritures, et le faire dans le but de connaître tout notre devoir, et afin que la Parole de Dieu soit "une lampe à nos pieds et une lumière sur notre sentier" (Psaume 119:105). Chacun doit s’efforcer d’acquérir la connaissance des choses divines, et de croître dans cette connaissance, afin de connaître son devoir et ce que Dieu veut qu’il fasse.

Ces choses étant ainsi, la plupart des hommes ne sont-ils pas très coupables de ne plus prendre la peine ni le soin d’acquérir la connaissance des choses divines ? De ne plus étudier les Saintes Écritures et les autres livres qui pourraient les éclairer ? Comme si c’était le travail des ministres seuls de s’efforcer d’acquérir cette connaissance! Mais pourquoi est-ce tant le travail d’un ministre de s’efforcer d’acquérir la connaissance, si ce n’est pour que d’autres puissent l’acquérir par lui ? Beaucoup ne seront-ils pas jugés inexcusables dans les voies pécheresses dans lesquelles ils vivent par ignorance et par erreur, parce que leur ignorance est une ignorance volontaire ? Ils ignorent leur devoir, mais c’est leur faute. Ils ont suffisamment d’avantages pour le savoir, et peuvent le savoir s’ils le veulent. Mais ils s’efforcent d’acquérir la connaissance et d’être bien versés dans les affaires extérieures, dont dépend leur intérêt temporel. Mais ils ne se donnent pas la peine de connaître leur devoir (spirituel).

Nous devons nous efforcer d’être bien informés, surtout dans les choses qui nous concernent directement ou qui se rapportent à nos cas particuliers.

Deuxièmement. L’autre moyen est de nous connaître nous-mêmes, comme soumis à la règle. Si nous voulons savoir si nous ne vivons pas dans quelque péché, nous devons prendre le plus grand soin de bien nous connaître nous-mêmes, ainsi que la règle, afin de pouvoir nous comparer à elle. Lorsque nous avons trouvé quelle est la règle, nous devons nous examiner nous-mêmes avec rigueur, pour voir si nous nous conformons ou non à la règle. C’est par là que nous pouvons découvrir notre caractère. L’homme diffère des créatures brutes en ce qu’il est capable de réfléchir sur lui-même, c’est-à-dire de réfléchir sur ses propres actions et sur ce qui se passe dans son esprit, et d’en considérer la nature et la qualité. Et c’est sans doute en partie pour cela que Dieu nous a donné ce pouvoir, refusé aux autres créatures, afin que nous puissions nous connaître nous-mêmes et considérer nos propres voies.

Nous devons examiner nos cœurs et nos voies jusqu’à ce que nous ayons découvert de manière satisfaisante soit leur accord, soit leur désaccord avec les règles de l’Écriture. C’est là une question qui exige la plus grande diligence, de peur que nous ne oubliions nos irrégularités, de peur que quelque mauvaise voie en nous ne se cache sous un déguisement et ne passe inaperçue. On pourrait penser que nous avons plus d’avantages à nous connaître nous-mêmes qu’à connaître toute autre chose. Car nous sommes toujours présents à nous-mêmes et avons une conscience immédiate de nos propres actions. Tout ce qui se passe en nous ou que nous faisons est immédiatement sous nos yeux. Pourtant, à certains égards, la connaissance de rien n’est aussi difficile à obtenir que la connaissance de nous-mêmes. Nous devrions donc faire preuve d’une grande diligence pour fouiller dans les secrets de notre cœur et pour examiner toutes nos voies et nos pratiques. 

Pour que vous puissiez utiliser ces moyens avec plus de succès pour savoir si vous ne vivez pas dans une certaine voie de péché, sachez d’abord que vous devez toujours joindre l’introspection à la lecture et à l’écoute de la Parole de Dieu. Lorsque vous lisez ou écoutez, réfléchissez sur vous-mêmes au fur et à mesure que vous avancez, en vous comparant vous-mêmes et vos propres voies avec ce que vous lisez ou entendez. Réfléchissez et considérez quel accord ou désaccord il y a entre la Parole et vos voies. Les Écritures témoignent contre toute sorte de péché et contiennent des directives pour chaque devoir. Comme le dit l’apôtre dans 2 Timothée 3:16 : "Et elle est utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice." C’est pourquoi, lorsque vous lisez les règles que nous ont données le Christ et ses apôtres, réfléchissez et considérez, chacun de vous avec lui-même : Est-ce que je vis selon cette règle ? Ou est-ce que je vis en quelque manière contraire à elle ?

Lorsque vous lisez dans les parties historiques de l’Écriture le récit des péchés dont d’autres se sont rendus coupables, réfléchissez à vous-mêmes au fur et à mesure et demandez-vous si vous ne vivez pas dans une certaine mesure dans les mêmes pratiques ou dans des pratiques semblables. Lorsque vous lisez des récits sur la façon dont Dieu a réprimandé les péchés d’autres personnes et a exécuté des jugements sur elles pour leurs péchés, examinez si vous n’êtes pas coupables de choses de la même nature. Lorsque vous lisez les exemples du Christ et des saints rapportés dans l’Écriture, demandez-vous si vous ne vivez pas d’une manière contraire à ces exemples. Lorsque vous lisez comment Dieu a félicité et récompensé des personnes pour leurs vertus et leurs bonnes actions, demandez-vous si vous accomplissez les devoirs pour lesquels elles ont été félicitées et récompensées, ou si vous ne vivez pas dans les péchés ou les vices contraires. Permettez-moi de vous recommander en outre de lire les Écritures à ces fins, afin que vous puissiez vous comparer et vous examiner vous-mêmes de la manière mentionnée maintenant.

Si donc vous voulez savoir si vous ne vivez pas dans quelque voie de péché, chaque fois que vous entendez dans la prédication de la Parole un témoignage contre un péché ou un devoir, prenez garde de vous examiner vous-mêmes, de vous comparer vous-mêmes et vos propres voies à ce que vous entendez, et examinez-vous vous-mêmes avec soin, pour voir si vous vivez de telle ou telle manière de péché contre lequel vous entendez témoigner, et si vous accomplissez tel devoir qui vous est recommandé. Servez-vous de la Parole comme d'un miroir dans lequel vous pouvez vous contempler vous-mêmes.

Combien peu nombreux sont ceux qui agissent ainsi comme ils devraient le faire ! Ceux qui, pendant que le ministre témoigne contre le péché, s'occupent d'eux-mêmes à examiner leur propre cœur et leur propre voie ! La plupart pensent plutôt aux autres, à la façon dont tel ou tel vit d'une manière contraire à ce qui est prêché. Ainsi, il peut y avoir des centaines de choses qui leur sont présentées dans la prédication de la Parole, qui leur appartiennent en propre et qui sont bien adaptées à leur cas, mais il ne leur vient même pas à l'esprit que ce qui est présenté les concerne de quelque façon que ce soit. Leurs pensées se tournent volontiers vers les autres et ils peuvent les accuser, mais ils ne se demandent jamais s’ils sont eux-mêmes coupables!

Deuxièmement, si vous vivez d’une manière qui est généralement condamnée par les hommes les meilleurs et les plus sobres, faites particulièrement attention à vous renseigner à ce sujet, pour savoir si ce ne sont pas des voies de péché. Peut-être vous êtes-vous demandé si telle ou telle pratique était licite. Vous ne pouvez y voir aucun mal. Cependant, si elle est généralement condamnée par les ministres pieux et les personnes les meilleures et les plus pieuses, elle paraît certainement suspecte, pour savoir si elle n’est pas mauvaise ou non. Vous pouvez donc être amené à vous renseigner avec la plus grande rigueur, pour savoir si elle n’est pas pécheresse. Cette pratique étant si généralement désapprouvée par ceux qui, dans de tels cas, sont les plus susceptibles d’être dans le vrai, vous pouvez raisonnablement vous interroger plus que d’ordinaire sur sa légalité ou son illégalité.

Troisièmement, examinez-vous vous-mêmes si toutes les manières dont vous vivez sont susceptibles d’être agréables à penser sur votre lit de mort. Souvent, les personnes en bonne santé admettent et plaident pour des choses qu’elles n’oseraient pas faire si elles se considéraient comme sur le point de quitter le monde. Dans une large mesure, elles apaisent leur conscience quant à leur façon de vivre et la gardent assez tranquille, tant qu’elles pensent que la mort est à distance. Pourtant, les réflexions sur ces mêmes manières sont très inconfortables quand elles quittent le monde. La conscience n’est pas aussi facilement aveuglée et voilée qu’à d’autres moments.

Considérez donc et demandez-vous avec soin si vous ne vivez pas selon une pratique ou une autre, dont la légalité, lorsque cela vous viendra à l’esprit sur votre lit de mort, vous pourrez avoir une plus grande satisfaction et un meilleur argument que celui que vous avez maintenant pour prouver qu’elle n’est pas un péché, afin que vous puissiez vous en rassurer. Réfléchissez à vos propres manières et éprouvez-vous vous-mêmes, dans l’attente terrible de votre départ pour l’éternité. Efforcez-vous sincèrement de juger impartialement quelles sont les manières que vous approuverez et dont vous vous réjouirez sur votre lit de mort, et quelles sont celles que vous désapprouverez et que vous regretterez, et que vous regretterez de ne pas avoir vues.

Quatrièmement, sachez considérer ce que les autres disent de vous et étudiez-le, pour savoir si vous ne vivez pas dans une certaine forme de péché. Bien que les hommes soient aveugles à leurs propres défauts, ils découvrent facilement les défauts des autres et sont assez enclins à en parler. Parfois, des personnes vivent d’une manière qui ne leur convient pas du tout, mais elles sont elles-mêmes aveugles à ce sujet, ne voyant pas la difformité de leurs propres manières, alors qu’elle est très évidente et évidente pour les autres. Elles-mêmes ne peuvent pas la voir, mais d’autres ne peuvent pas fermer les yeux sur elle, ne pouvant pas éviter de la voir.

Par exemple, certaines personnes ont un comportement très fier et ne s’en rendent pas compte. Mais cela paraît notoire aux autres. Certains sont d'un esprit très mondain, ils sont attachés au monde, de sorte qu'ils sont connus pour cela, de sorte qu'ils ont un nom pour cela, mais ils ne semblent pas s'en rendre compte eux-mêmes. Certains sont d'un esprit très malveillant et envieux, et d'autres le voient, et cela leur paraît très odieux, mais eux-mêmes n'y réfléchissent pas. C'est pourquoi, comme il n'y a pas de confiance en notre propre cœur et en nos propres yeux dans de tels cas, nous devons nous efforcer d'améliorer ce que les autres disent de nous, observer ce qu'ils nous reprochent, ce qu'ils nous reprochent, et examiner avec soin s'il n'y a pas de fondement à cela.

Si d’autres nous accusent d’orgueil, de mondanité, de fermeture, d’avarice, de rancune, de malveillance, ou de toute autre mauvaise humeur, nous devrions nous en inquiéter en réfléchissant sur nous-mêmes et en nous demandant si ce n’est pas vrai. Et même si l’accusation nous paraît sans fondement et que nous pensons que ces gens ne sont pas animés d’un bon esprit lorsqu’ils nous accusent de telle ou telle chose, si nous agissons avec prudence, nous en tirerons suffisamment d’attention pour en faire une occasion de nous examiner nous-mêmes.

Ainsi, nous devrions améliorer ce que nos amis disent de nous, quand ils nous signalent par amitié quelque chose qu’ils remarquent de mal en nous. Il est très imprudent et très peu chrétien de prendre cela mal et de leur en vouloir lorsqu’on nous dénonce ainsi nos défauts. Nous devrions plutôt nous réjouir qu’on nous montre nos défauts. De même, nous devrions améliorer ce que nos ennemis disent de nous. Si les hommes nous insultent et nous font des reproches en face, nous devons y réfléchir jusqu’à nous demander s'ils n'ont pas raison dans ce qu’ils nous reprochent. Car, même si ce que nous disons est d’un ton réprobateur et injurieux, il y a peut-être trop de vérité. Quand les hommes insultent les autres, même par mauvais esprit à leur égard, ils sont susceptibles de s’en prendre à des fautes réelles. Ils sont susceptibles de tomber sur nous là où nous sommes les plus faibles et les plus déficients, là où nous leur avons donné le plus d’occasions. L’ennemi nous attaquera plus tôt là où nous pouvons le moins nous défendre. Et celui qui nous insulte, même s’il le fait par esprit non chrétien et d’une manière non chrétienne, sera cependant plus susceptible de parler de ce dont nous sommes réellement les plus coupables et dont les autres nous accusent le plus.

Ainsi, quand nous entendons d’autres parler contre nous derrière notre dos, même si c’est très mal, il faut néanmoins réfléchir sur nous-mêmes et considérer si nous n’avons pas les défauts qu’ils nous reprochent. Ce sera une amélioration plus chrétienne et plus sage que de nous mettre en colère, de les insulter à leur tour et de leur en vouloir à cause de leurs mauvaises paroles. C’est la façon la plus sage et la plus prudente de faire de telles choses. Ainsi, nous pouvons tirer du bien du mal. Et c’est le moyen le plus sûr de déjouer les plans de nos ennemis qui nous insultent et nous médisent. Ils le font par mauvaise volonté et pour nous faire du mal ; mais de cette façon, nous pouvons tourner cela à notre bien.

Cinquièmement, sachez que lorsque vous voyez les défauts des autres, examinez si vous n’avez pas les mêmes en vous-mêmes. Ce n’est pas ce que font beaucoup de gens, comme on le voit par le fait qu’ils sont si prompts à parler des défauts des autres et à les aggraver, alors qu’ils en ont eux-mêmes. Ainsi, rien n’est plus commun que les hommes orgueilleux qui accusent les autres d’orgueil et qui les critiquent à ce sujet. Il est aussi commun que les hommes malhonnêtes se plaignent d’être lésés par les autres. Quand quelqu’un voit les mauvaises dispositions et les mauvaises pratiques des autres, il ne voit pas autant comment ils sont odieux lorsqu’il regarde en lui-même une mauvaise disposition ou une mauvaise pratique. Il voit combien telles et telles choses sont odieuses chez les autres. Il voit facilement combien l’orgueil est odieux chez les autres. Il voit aussi la malice et les autres mauvaises dispositions ou pratiques chez les autres. Il voit facilement leur difformité. Car il ne regarde pas à travers un miroir aussi trompeur que lorsqu’il voit les mêmes choses en lui-même.

C’est pourquoi, quand vous voyez les défauts des autres, quand vous remarquez comment ils agissent mal, quel esprit mauvais ils manifestent, combien leur conduite est inconvenante, quand vous entendez les autres en parler, et quand vous-mêmes trouvez des reproches aux autres dans leurs rapports avec vous ou dans les choses qui vous concernent d’une manière ou d’une autre, réfléchissez et considérez s’il n’y a rien de semblable en vous. Considérez que ces choses sont aussi déformées et haïssables chez vous que chez les autres. L’orgueil, l’esprit hautain et l’attitude hautaine sont aussi odieux chez vous que chez votre prochain. Votre esprit de malveillance et de vengeance envers votre prochain est tout aussi haïssable que l’esprit de malveillance et de vengeance qu’il a envers vous. Il est aussi déraisonnable pour vous de faire du tort à votre prochain et d’être malhonnête envers lui, qu’il l’est pour lui de faire du tort et d’être malhonnête envers vous. Il est aussi injurieux et antichrétien pour vous de parler contre les autres dans leur dos que pour les autres d’agir de la même manière à votre égard.

Sixièmement, considérez les façons dont les autres sont aveuglés quant aux péchés dans lesquels ils vivent, et demandez-vous si vous n’êtes pas aveuglé de la même manière. Vous sentez que d’autres sont aveuglés par leurs convoitises. Demandez-vous si la prédominance de quelque appétit charnel ou de quelque convoitise de l’esprit ne vous a pas aveuglé. Vous voyez comment d’autres sont aveuglés par leurs intérêts temporels. Demandez-vous si vos intérêts temporels ne vous aveuglent pas aussi sur certaines choses, de sorte que vous vous permettez des choses qui ne sont pas justes. Vous êtes tout aussi susceptible d’être aveuglé par l’inclination et l’intérêt, et vous avez les mêmes cœurs trompeurs et méchants que les autres hommes. Proverbes 27:19 : "Comme dans l’eau le visage répond au visage, ainsi le cœur de l’homme à l’homme."


Section 4

Examen personnel concernant les péchés secrets

Je vais maintenant vous proposer de vous examiner vous-mêmes, pour voir si vous ne vivez pas dans quelque péché secret, si vous ne vivez pas dans la négligence de quelque devoir secret, ou si vous ne vivez pas secrètement dans quelque pratique qui offense l’œil pur et omniscient de Dieu. Ici, vous devez vous examiner vous-mêmes concernant tous les devoirs secrets, tels que la lecture, la méditation, la prière secrète ; si vous y assistez du tout, ou si vous le faites, si vous n’y assistez pas d’une manière instable et négligente. Vous devez aussi vous examiner vous-mêmes concernant tous les péchés secrets. Examinez strictement quelle est votre conduite, lorsque vous êtes cachés aux yeux du monde, lorsque vous n’êtes soumis à aucune autre contrainte que celles de la conscience, lorsque vous n’avez pas peur du regard des hommes et n’avez rien à craindre que l’œil omniscient de Dieu. Ici, parmi beaucoup d’autres choses qui pourraient être mentionnées, j’en mentionnerai particulièrement deux.

Premièrement. Demandez-vous si vous ne vivez pas dans l’oubli du devoir de lire les Saintes Écritures. Les Saintes Écritures ont été écrites pour être lues. Et à moins que nous ne soyons papistes dans nos principes, nous soutiendrons qu’elles ont été données non seulement aux ministres, mais aussi au peuple. Il ne correspond pas au but pour lequel elles ont été données, que nous les ayons lues une fois, et que nous y lisions quelque chose de temps en temps. Elles ont été données pour être toujours avec nous, pour être continuellement discutées, comme une règle de vie. De même que l’artisan doit toujours avoir sa règle avec lui dans son travail, que l’aveugle qui marche doit toujours avoir son guide à ses côtés, et que celui qui marche dans les ténèbres doit avoir sa lumière avec lui, de même les Écritures ont été données pour être une lampe à nos pieds et une lumière sur notre sentier.

Pour que nous puissions continuellement utiliser les Écritures comme notre règle de vie, nous devons en faire notre compagnon quotidien et les garder constamment avec nous. Josué 1:8 : "Ce livre de la loi ne s’éloignera point de ta bouche, mais tu le méditeras jour et nuit." Voir aussi Deutéronome 6:6-9. Le Christ nous ordonne donc de sonder les Écritures (Jean 5:39). Ce sont les mines dans lesquelles nous devons creuser pour trouver la sagesse comme des trésors cachés. Demandez-vous donc si vous ne vivez pas en négligeant ce devoir, ou si vous ne le négligez pas à un point tel que l’on pourrait dire que vous vivez dans une voie de péché.

Deuxièmement. Demandez-vous si vous ne vivez pas d’une manière ou d’une autre en satisfaisant secrètement une convoitise sensuelle. Il existe de nombreuses manières et de nombreux degrés par lesquels une convoitise charnelle peut être satisfaite. Mais chaque manière est une provocation pour un Dieu saint. Demandez-vous si, bien que vous vous absteniez de vous livrer à des indulgences plus grossières, vous ne satisfaites pas, d’une manière ou d’une autre et à un degré ou à un autre, secrètement de temps à autre vos convoitises et ne vous permettez pas de goûter aux douceurs d’un plaisir illicite.

Les hommes peuvent grandement provoquer Dieu en satisfaisant leurs désirs charnels par leurs pensées et leur imagination. Ils peuvent aussi grandement provoquer Dieu par l’excès et l’intempérance dans la satisfaction de leurs appétits animaux dans des choses qui sont en elles-mêmes licites. Demandez-vous donc si vous ne vivez pas d’une manière ou d’une autre dans le péché, en satisfaisant secrètement un appétit coupable.

dimanche 20 septembre 2026

Le chrétien en armure complète, par William Gurnall, 62e partie

 

Instructions à l'intention de ceux qui, à éprouvés, se révèlent insincères et hypocrites.

Première catégorie. Je m'adresse d'abord à ceux qui, lors de cet examen, sont confondus; ceux dont la conscience, après avoir été sondée, les condamne comme hypocrites. Les preuves qui s'élèvent contre eux sont si claires et si puissantes que leur conscience ne peut résister ; elle leur dit sans détour : "Si tels sont les signes de la sincérité, alors vous êtes des hypocrites." L'usage que je souhaite faire de cet examen, pour votre bien, est de vous donner un conseil : que faire en pareille situation pour devenir sincère ?

1. Conseil. Laisse ton cœur être profondément touché par ton état lamentable actuel. Il n'y a aucun espoir de guérison tant que tu n'es pas poussé à prendre conscience et à ressentir ta condition déplorable. On ne peut administrer de remède tant que le patient dort ; or, cette maladie a pour nature d'alourdir les paupières de l'âme et de la plonger dans une sorte de sommeil de la conscience. Cela provient des pensées flatteuses que l'hypocrite entretient à son propre sujet, fondées sur certaines pratiques religieuses qu'il accomplit avec plus de zèle que les autres. Ces pensées montent de son cœur trompeur comme des vapeurs agréables s'élevant de l'estomac vers la tête, engourdissant ses sens spirituels dans une forme de torpeur et suscitant même des rêves séduisants qui le bercent de vains espoirs et de fausses joies; des illusions qui s'évanouissent dès qu'il se réveille et revient à la réalité. 

Les pharisiens, ces hypocrites les plus notoires de leur temps, étaient profondément endormis dans l'orgueil et une assurance charnelle ; ils méprisaient le monde entier par rapport à eux-mêmes, ne craignant pas de se recommander à Dieu, voire de se préférer aux autres : "Ô Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme ce publicain"; comme s'ils voulaient dire à Dieu qu'ils s'attendaient à recevoir de sa part plus d'égards que ces autres, qu'ils jugeaient bien inférieurs à eux !

C'est pourquoi le Christ, dans ses rapports avec cette génération d'hommes orgueilleux, adopte un ton inhabituel. Sa voix, qui pour d'autres était calme et douce, retentit comme le tonnerre éclatant des nuées lorsqu'il s'adresse à eux. Que de coups terribles, presque simultanés, s'abattent sur leurs têtes dans ce même chapitre, sortant de la bouche de notre Sauveur doux et bienveillant : "Malheur à vous, scribes et pharisiens" (Matthieu 23). Le Christ lance contre eux pas moins de huit "malheurs", telle une salve de mitraille, afin que, par cette accumulation, il manifeste non seulement la certitude de la damnation de l'hypocrite, mais aussi la gravité particulière de son sort ; et pourtant, combien d'entre eux voyons-nous s'éveiller et se convertir grâce à ces prédications percutantes ?

Il en existait certes quelques-uns, pour que la maladie ne parût pas incurable ; mais en très petit nombre, afin que nous tremblions d'autant plus à l'idée d'en être atteints ou de la laisser prendre le dessus sur nous. Pierre apprit de son Maître comment traiter l'hypocrite. Face à Simon le Magicien, chez qui ce mal était profondément enraciné, il trempe pour ainsi dire ses paroles dans le vinaigre et le fiel : "Tu n'as ni part ni lot à cette affaire, car ton cœur n'est pas droit devant Dieu" (Actes 8:21). C'est là qu'il fait porter tout le poids de son accusation : Simon portait en lui un cœur hypocrite, ce qui était mille fois pire que le trafic de choses sacrées qu'il voulait faire, bien que celui-ci fût déjà fort odieux.

Ce n'était pas seulement cet acte en soi, mais ce qui en émanait, c'est à dire un cœur intérieurement corrompu et faux, que Dieu permit à Pierre de discerner grâce à un don spirituel extraordinaire, qui révéla qu'il était "dans le fiel de l'amertume et dans les liens de l'iniquité" ; il n'avait sur les âmes damnées de l'enfer qu'un seul avantage : celles-ci étaient dans le feu, tandis que lui n'était que dans les liens de l'iniquité, tel un fagot lié et prêt pour le brasier, mais non encore jeté dedans ; elles, étaient sans espoir, alors qu'il lui en restait assez pour envisager un "peut-être" : celui de voir la pensée de son cœur pardonnée.

Pour ne citer qu'un dernier exemple, celui d'une Église tout entière : Laodicée l'hypocrite. L'Esprit de Dieu s'adresse à elle avec plus de sévérité qu'aux autres ; car, bien qu'il ait reproché à ces dernières certains manquements particuliers, il y trouvait néanmoins quelque chose à reconnaître et à louer. Mais chez elle, en proie à la suffisance, car ce levain de l'hypocrisie a naturellement pour effet de gonfler l'orgueil, il ne mentionne rien de bon ; il craint en effet d'alimenter cette disposition déjà excessive et d'émousser ainsi la vigueur du reproche, qui constituait pourtant le seul moyen susceptible de la ramener à la vie. Tout ce qui incline au sommeil est mortel pour qui souffre de léthargie ; tout ce qui flatte ou dorlote est dangereux pour les hypocrites. On dit parfois que le moyen le plus sûr de guérir une léthargie est de la transformer en fièvre.

Certes, la manière la plus sûre de traiter l'hypocrite est de le faire passer de sa fausse paix à une conscience profonde de sa véritable misère. Que ce soit donc là ta première tâche. Mesure la gravité de ton péché et revêts ton âme d'un habit de deuil à son sujet. Lorsqu'une personne était déclarée impure par le prêtre chargé de juger les cas de lèpre, le lépreux ainsi convaincu devait déchirer ses vêtements, se découvrir la tête, se couvrir la lèvre supérieure (autant de gestes propres au deuil) et crier : "Impur ! Impur !" (Lévitique 13:45). Fais de même : en véritable affligé, assieds-toi et lamente-toi sur ce fléau qui ronge ton cœur. Crie avec amertume : "Impur ! Je suis impur !" (Ézéchiel 15:17).

En raison de ton cœur hypocrite, tu n'es pas digne de t'approcher de Dieu ou de ses saints ; tu devrais, tel le lépreux, en être tenu à l'écart. Si tu étais affligé d'une maladie si répugnante qu'elle souillerait le siège où tu t'assieds et le lit où tu couches, et qu'elle répandrait une telle impureté sur tout ce dont tu t'approches (jusque dans la nourriture que tu manges et la coupe dans laquelle tu bois) au point de faire fuir chacun loin de ta compagnie infecte, quelle ne serait pas ta tristesse, assis, seul et désolé, à songer à ta misérable condition !

C'est dans un tel état que ton hypocrisie te plonge. C'est un fléau plus odieux aux yeux de Dieu que ne le serait une telle maladie aux yeux des hommes. Telle une plaie immonde, il s'infiltre à travers tous les devoirs et les belles apparences dont tu tentes de le couvrir ; il les souille, toi y compris, si bien que Dieu accepterait tout aussi volontiers une offrande venant de la main du diable que de la tienne, tant que tu persistes dans l'hypocrisie.  

En outre, si les saints de Dieu (auprès de qui tu jouis peut-être d'assez de crédit pour être admis en leur compagnie dès à présent) venaient à te connaître, ils te rejetteraient tout autant que celui sur qui ils verraient les marques de la peste. Mais si ta maladie restait ignorée jusqu'à ta mort, te permettant ainsi de préserver ta réputation parmi eux (au point même, peut-être, qu'ils te croient un saint au moment de ton trépas), cela te procurerait-il quelque satisfaction en enfer de savoir qu'ils disent du bien de toi sur terre ? "Ô pauvre Aristote," disait quelqu'un, "on te loue là où tu n'es pas, et l'on te brûle là où tu es !" Il voulait dire par là que c'était une bien maigre consolation pour ce grand philosophe païen d'être admiré par des érudits qui ont perpétué sa renommée de génération en génération, alors qu'il est, dans le même temps, malheureux dans l'autre monde. Il en va de même pour toi, pauvre hypocrite, rangé parmi les saints sur terre mais châtié parmi les démons en enfer!

2. Conseil. Lorsque ton cœur est profondément affecté par le péché et la misère de son hypocrisie, tu dois être convaincu de ton impuissance à te guérir toi-même. L’hypocrisie est semblable à une plaie fistuleuse : elle peut sembler bénigne en raison de son orifice étroit, mais elle compte parmi les blessures les plus difficiles à soigner, car il est ardu d’en atteindre le fond. Prends garde que ton cœur ne te trompe. Il s’empressera de promettre de ne plus mentir, de ne plus être faux ni hypocrite ; mais écoute le sage qui te conseille de ne pas te fier à ses dires : "Celui qui se fie à son propre cœur est un insensé."

Que de gens meurent pour avoir rechigné à faire l’effort et la dépense de consulter un médecin compétent dès le début ! Garde-toi des résolutions et des réformes que tu entreprendrais par tes propres moyens. Le péché est comme les écrouelles : seul Dieu, et non nous-mêmes, peut le guérir. Quiconque s’obstine à vouloir rafistoler son propre cœur sans chercher de l’aide auprès du Ciel découvrira finalement qu’en colmatant une brèche, il en ouvre deux pires encore, et que, là où il se repent d'un seul péché, il tombera entre les mains de bien d'autres péchés plus dangereux.

3. Conseil. Tourne-toi vers le Christ, ce médecin sur la compétence et la fidélité duquel tu t'en remettras entièrement pour ta guérison. Si tu dois périr, sois résolu à périr sur le seuil de sa porte. Mais pour ton réconfort, sache que jamais personne dont il a entrepris la guérison n'a péri entre ses mains ; jamais non plus il n'a refusé de soigner celui qui venait à lui dans ce but. Il a blâmé ces hypocrites (Jean 5:40, 43) parce qu'ils étaient prêts à gâcher leur vie en se fiant à n'importe quel charlatan venant en son propre nom, sans approbation ni autorité divine pour cette œuvre, alors qu'ils "ne voulaient pas venir à lui pour avoir la vie", bien qu'il vînt au nom de son Père et possédât le sceau et l'autorisation d'exercer son art pour la guérison des pauvres âmes. 

Celui qui a blâmé ceux qui ne venaient pas ne sera pas (et ne peut être) irrité contre toi qui viens à lui. C’est là sa vocation ; or, si les hommes chassent parfois les clients, ils les invitent généralement à entrer dans leurs boutiques. Lorsque le Christ était sur terre, il a expliqué pourquoi il fréquentait tant les publicains et les pécheurs, et si peu les pharisiens : c’est qu’il y avait davantage à faire auprès des premiers (Matthieu 9:11-12). Les hommes s’installent là où ils pensent que les affaires seront les plus prospères.

Le Christ est venu pour être le médecin des âmes malades. Les pharisiens se croyaient si bien portants que le Christ comprit qu’il aurait peu à faire parmi eux ; il se consacra donc à ceux qui étaient davantage conscients de leur maladie. Si toi, pauvre âme, tu es parvenue à rentrer en toi-même au point de gémir sous le poids de ta maudite hypocrisie, et si tu adresses ces gémissements au ciel dans une prière pour obtenir l’aide du Christ, alors ton médecin viendra bientôt à toi ; n’en doute jamais.

Depuis son ascension, il n’a pas abandonné sa vocation ; il continue d’exercer son ministère avec autant de zèle que jamais. Nous le voyons dispenser ses conseils depuis le ciel dans ce remède excellent adressé à Laodicée, lui indiquant la marche à suivre pour guérir de cette maladie même qu’est l’hypocrisie : "Je te conseille d’acheter de moi de l’or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche ; et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu", etc. (Apocalypse 3:18). C’est comme s’il avait dit : "Laodicée, tu fais commerce de marchandises trompeuses ; tu te leurres toi-même et tu trompes les autres en prenant les apparences pour la réalité et les grâces contrefaites pour les vraies. Ton or n’est que scorie, tes vêtements ne sont que des haillons pourris qui, loin de la cacher, exposent ta honte. Viens à moi : tu obtiendras ce qu’il te faut, et bien mieux encore, à moindre coût."

Car, bien qu’il soit ici question d’achat, il ne s’agit rien de moins que de venir avec l’esprit de l’acheteur, en estimant le Christ et sa grâce à un prix tel que, s’il fallait les acquérir (fût-ce au prix de tout l’argent de ta bourse ou même du sang de tes veines), tu voudrais les posséder ; et tu ne rentrerais pas chez toi en te plaignant d’avoir été lésé. C’est l’âme altérée qui sera rassasiée ; veille seulement à ce que ta soif soit authentique et profonde.

Veille à ce que ta soif soit authentique : une soif du cœur, et non une simple soif de la conscience. Ce ne sont pas les mêmes ardeurs qui suscitent l'une et l'autre. Le feu de l'enfer peut embraser la conscience, au point de pousser le pécheur coupable à désirer le sang du Christ pour apaiser le tourment que la colère de Dieu a allumé en son sein ! Mais c'est le feu du ciel, et lui seul, qui engendre dans le cœur une chaleur bienfaisante, s'épanouissant en un ardent désir de l'âme pour le Christ et son Esprit, accompagné de la douce rosée rafraîchissante de la grâce, capable d'apaiser et d'éteindre le feu de la convoitise et du péché. 

Veille à ce que ta soif soit profonde. Les médecins nous parlent d'une soif qui provient de la sécheresse de la gorge et non d'une chaleur intérieure intense de l'estomac ; une telle soif peut être apaisée par un simple gargarisme que l'on recrache sans l'avaler. Or, il en va souvent de même pour ceux qui écoutent la prédication de l'Évangile. Il arrive que l'âme des hommes et des femmes soit brièvement touchée par une étincelle enflammant leurs affections lorsqu'ils entendent la Parole ; ils expriment alors soudainement un désir pour Christ et sa grâce, donnant l'impression qu'ils vont s'élancer sans tarder vers le ciel. Mais, comme il ne s'agit que d'élans passagers et de velléités fragiles (et non de volontés fermes ou de désirs profonds), cette ferveur retombe vite et la soif s'éteint. Ils goûtent une douceur passagère en écoutant un sermon sur Christ; douceur qu'ils recrachent presque aussitôt rentrés chez eux, se satisfaisant de ce peu sans jamais chercher à jouir davantage de Lui. 

Efforce-toi donc d'acquérir une conscience si profonde de ta propre misère due à ton hypocrisie, et de l'excellence du Christ (en raison de la plénitude de grâce qui est en lui et qui le rend capable de te guérir de ton mal) que, tout comme un homme en proie à une soif intense ne peut se satisfaire d'autre chose que de boisson (et non d'une simple gorgée, mais d'une rasade pleinement désaltérante, quel qu'en soit le prix), tu ne te laisses séduire par rien d'autre que le Christ et sa grâce sanctifiante ; ni par des dons, ni par des professions de foi, ni même par le pardon lui-même, s'il pouvait être dissocié de la grâce ; non, pas même par une simple aspersion de grâce ; mais que tu aspires à des torrents entiers, capables de te purifier totalement et de te libérer de cette convoitise maudite qui t'accable si douloureusement à présent.

Une telle disposition d’esprit te placerait sous le bénéfice de la promesse, cette garantie du ciel selon laquelle tu ne perdras pas le fruit de ton aspiration. Si tu réclamais de l’argent et de l’or, ou si tu recherchais quelque jouissance terrestre avec une telle ferveur, tu pourrais bien épuiser ton souffle et tes efforts en vain. Dieu pourrait te laisser hurler, tel le mauvais riche, au sein de l’enfer et au milieu des flammes allumées par ta convoitise, sans t’accorder la moindre goutte de ce rafraîchissement pour ta langue que tu désires pourtant avec une telle véhémence. Mais si c’est le Christ et sa grâce que tu recherches, et qu’il te faut absolument posséder, alors, en vérité, tu les obtiendras. "Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés !" (Matthieu 5:6).

Exhortation à ceux qui, à l'épreuve, se révèlent sincères, à serrer autour d'eux la ceinture de la vérité, accompagnée d'indications pour sa mise en pratique quotidienne.

Seconde catégorie. J'en viens à la seconde catégorie, celle de la conscience, qui, après un examen attentif, rend un témoignage favorable à leur sincérité, attestant que leur cœur est vrai et droit. Le conseil que je tiens à leur laisser est de serrer étroitement autour d'eux cette ceinture, en la mettant en œuvre et en la pratiquant chaque jour. Serre cette ceinture, dis-je, tout contre toi ; autrement dit, veille avec soin à marcher dans la pratique et l'exercice quotidiens de ta droiture.

Considère chaque matin que tu n'es pas vêtu tant que cette ceinture n'est pas nouée. Le proverbe dit vrai : « Qui n'est pas ceint n'est pas béni. » Tu ne peux tenir compagnie à Dieu le jour où tu manques de sincérité. Si Abraham veut marcher avec Dieu, il doit être intègre ; et toi, peux-tu vivre une journée sans sa compagnie ? Rachel a payé cher ses mandragores, puisqu'elle a dû se séparer de son mari pour les obtenir. Plus mauvais encore est le marché que conclut l'âme qui, pour acquérir un avantage mondain, sacrifie sa sincérité ; car une fois celle-ci perdue, Dieu ne tarde pas à se retirer. Et tout comme tu ne peux marcher avec Dieu, tu ne peux espérer aucune bénédiction de sa part. 

Les promesses sont comme un vase de parfum précieux, conservé pour être répandu sur la tête de l'homme droit : "Mes paroles ne font-elles pas du bien à celui qui marche avec droiture ?" (Michée 2:7). Il est assurément périlleux de s'engager sur une voie où l'on ne trouve aucune parole de Dieu pour nous souhaiter bonne route. Certains sont si superstitieux que, si un lièvre leur coupe le chemin, ils font demi-tour et n'avancent plus de la journée ; mais il faut de l'audace pour oser poursuivre sa route lorsque la parole de Dieu se dresse en travers du chemin.

Là où la Parole ne bénit pas, elle maudit ; là où elle ne promet pas, elle menace. L'âme qui vit dans la droiture et cherche à plaire à Dieu est en sécurité. Elle est semblable au voyageur vaquant à ses occupations légitimes durant le jour ; si un mal ou une perte survient, Dieu le soutiendra. La promesse est de son côté et, en l'invoquant, il peut recouvrer ce qu'il a perdu auprès de Dieu, qui s'est engagé à le préserver de tout dommage. Voir à ce sujet le Psaume 84:11. Toutefois, ce sont des directives, et non des mobiles, que je me propose de donner ici.

1er conseil. Si tu veux marcher dans la pratique de ta sincérité, marche sous le regard de Dieu. Cette parole de Luther est on ne peut plus vraie : "Tous les commandements sont contenus dans le premier. "Car", dit-il, "tout péché est un mépris de Dieu ; ainsi, nous ne pouvons transgresser aucun autre commandement sans transgresser le premier. Nous concevons des pensées erronées au sujet de Dieu avant d'agir mal envers Lui."

C’est ce que Dieu recommanda à Abraham comme étant d’une importance capitale; un moyen souverain de préserver sa sincérité : "Marche devant moi, et sois intègre" (Genèse 17:1). C’est ce qui permit à Moïse de garder la ceinture de la droiture bien serrée autour de ses reins : il ne se laissa ni corrompre par les trésors de l’Égypte, ni intimider au point de perdre sa sincérité face à la colère d’un roi si puissant ; car "il tint bon, comme voyant celui qui est invisible" (Hébreux 11:27). Il avait sous les yeux quelqu’un de plus grand que Pharaon, et c’est ce qui le maintint dans la droiture. 

Marche, ô chrétien, en gardant à l'esprit l'omniscience de Dieu. C'est une pensée qui affermit la conduite. Dis à ton âme: "Prends garde, Dieu te voit. C'est en secret, "sous la rose", comme dit l'adage, que l'on complote une trahison, lorsque les sujets croient être hors de portée de l'oreille de leur roi ; mais s'ils savaient que le souverain se trouve sous la fenêtre ou derrière les tentures, leurs propos seraient plus loyaux. C'est ce qui rendait David si intègre dans sa marche : "J'ai gardé tes ordonnances et tes préceptes, car toutes mes voies sont devant toi" (Psaume 119:168). 

Si la chaise vide d'Alexandre, que ses capitaines plaçaient devant eux lorsqu'ils tenaient conseil, en imposait tant à ces derniers qu'elle les maintenait dans la discipline, quel effet produirait sur nous le regard de Dieu fixé droit dans nos yeux ? Les Juifs couvrirent le visage du Christ avant de le frapper. L'hypocrite agit de même : il se dit d'abord en son cœur que "Dieu ne voit pas", ou du moins oublie-t-il qu'Il voit, et il ose alors pécher contre Lui (Marc 14:60). Il ressemble à cet oiseau insensé qui enfouit sa tête dans les roseaux et se croit à l'abri de l'oiseleur, s'imaginant que, puisqu'il ne le voit pas, lui non plus ne peut le voir. Augustin a dit : "Je peux te dérober à ma vue, mais non me soustraire à la tienne."

Tu peux, pauvre créature, occulter Dieu par ton ignorance et ton athéisme au point de ne plus Le voir, mais tu ne saurais te cacher de telle sorte qu'il ne te voie pas. "Toutes choses sont nues et découvertes aux yeux de celui à qui nous devons endre compte" (Hébreux 4:13). Souviens-toi que tu as affaire à Dieu dans tout ce que tu fais, que tu sois à l'atelier ou dans ta chambre, à l'église ou au marché ; et lui aussi aura affaire à toi, car il te voit sous tous les angles et sait d'où tu viens lorsque, tel Guéhazi devant son maître, tu entres en sa présence et te tiens avec une feinte humilité pour l'adorer, comme si tu n'avais été nulle part ailleurs.

Il peut alors te révéler tes pensées et, sans avoir besoin de les extorquer par tes aveux, les exposer clairement devant toi ; oui, ces pensées qui t'ont quitté, tout comme le rêve de Nabuchodonosor s'était effacé de sa mémoire, et dont tu as oublié la teneur (ce que tu pensais à tel moment, en tel lieu, il y a quarante ou cinquante ans), Dieu les garde toutes dans la lumière de sa face, telles des poussières dans les rayons du soleil ; et il peut (oui, il le fera) te les montrer de telle sorte qu'elles hanteront ta conscience et t'épouvanteront, tout comme le spectre de Jean-Baptiste hanta Hérode.

Marche en gardant à l'esprit la providence de Dieu et la sollicitude qu'il te porte. Lorsque Dieu ordonne à Abraham d'être intègre, il affermit sa foi en Lui : "Je suis le Dieu Tout-Puissant ; marche devant moi et sois intègre" ; comme s'il avait dit : "Agis pour moi, et je prendrai soin de toi." Dès que nous commençons à mettre en doute la sollicitude de Dieu à notre égard, notre sincérité vacille dans notre marche devant Lui. L'hypocrisie trouve sa source dans la méfiance et la crainte jalouse. Si l'âme n'ose pas s'appuyer sur Dieu, elle ne peut lui rester fidèle bien longtemps. Abraham se méfiait d'Abimélec ; c'est pourquoi il usa de dissimulation envers lui. Nous agissons de même avec Dieu. Nous doutons de sa sollicitude, puis nous comptons sur notre propre habileté et cherchons à pourvoir nous-mêmes à nos besoins. "Lève-toi, fais-nous des dieux", disaient-ils, "car nous ne savons pas ce qu'est devenu Moïse."

Les Juifs incrédules, au mépris du commandement de Dieu, conservent la manne jusqu'au lendemain (Exode 16:19). Et pourquoi ? Parce qu'ils manquaient de foi pour s'en remettre à Lui pour le repas suivant. C'est là la vieille arme dont le diable s'est toujours servi pour ébranler la sincérité du chrétien : "Maudis Dieu, et meurs", dit-il à Job par la bouche de sa femme. Comme si elle avait dit : "Quoi ! Tiens-tu encore, pour Dieu, la forteresse de ta sincérité ?"

Les capitaines estiment pouvoir capituler lorsqu'aucun secours ne leur parvient, et les sujets considèrent que si le prince ne les protège pas, ils ne sont pas tenus de le servir. Tu languis depuis si longtemps dans l'affliction, étroitement assiégé par les chagrins de toutes parts, sans qu'aucune nouvelle ne te parvienne du ciel témoignant du souci que Dieu a de toi ; alors, "maudis Dieu, et meurs".

Le Christ a vu Satan employer ce même stratagème pour l'éloigner de sa fidélité envers son Père, lorsqu'il l'a incité à transformer des pierres en pain. Nous voyons donc combien il est important d'affermir notre foi dans la sollicitude et la providence de Dieu pour notre subsistance et notre protection ; c'est pourquoi Dieu a pris des dispositions si abondantes pour bannir tout doute et toute crainte à ce sujet du cœur de son peuple. Les promesses sont disposées avec tant de justesse que, telles des havres de paix, quelle que soit la côte que nous longeons ou la situation dans laquelle nous nous trouvons, si une tempête éclate en mer ou si un ennemi nous poursuit, nous pouvons trouver refuge dans l'une ou l'autre d'entre elles et être en sécurité ; et une seule suffirait à nos besoins, si nous n'en trouvions pas d'autres : "Car les yeux de l'Éternel parcourent toute la terre, pour soutenir ceux dont le cœur est tout entier à lui" (2 Chroniques 16:9).

Dieu ne charge pas d'autres personnes de veiller ; ce sont ses propres yeux qui montent la garde. Cette vigilance exercée auprès de l'enfant, telle celle d'une mère, illustre le caractère immédiat de sa providence. Ce que l'on dit de Canaan dans le Deutéronome (11:12) : "C'est un pays dont l'Éternel, ton Dieu, prend soin ; les yeux de l'Éternel, ton Dieu, sont continuellement sur lui " peut s'appliquer aux âmes sincères : elles forment un peuple dont Dieu a le souci et sur lequel ses yeux sont sans cesse posés.

Il est écrit aussi que "ses yeux parcourent toute la terre" ; c'est là la vigilance de sa providence. Aucun danger, aucune tentation ne le prend au dépourvu ; tout comme une sentinelle fidèle fait continuellement sa ronde, les yeux de Dieu parcourent tout. "Celui qui garde Israël", c'est-à-dire l'âme sincère, le véritable "Israélite", "ne sommeillera ni ne dormira" (Psaume 121:4). Autrement dit, ni peu ni beaucoup : il ne connaîtra ni le somme léger du jour ni le sommeil profond de la nuit. Deux termes sont employés ici : l'un désigne le court repos pris durant les heures chaudes de la journée, et l'autre, le sommeil plus profond de la nuit.  

La sollicitude de Dieu s'étend sur toute la terre ; elle est universelle. C'est une providence qui englobe tout et qui veille sans relâche : aucune âme sincère n'est exclue du champ de sa bienveillance. Il les connaît tous individuellement, et chacun bénéficie de la même sollicitude. Nous défigurons le beau visage de la providence divine lorsque nous imaginons que Dieu porte un regard ou une attention plus particulière à l'un qu'à l'autre.

L'efficacité de sa sollicitude et de sa providence se manifeste par sa puissance déployée en faveur des siens. Ses yeux ne parcourent pas la terre simplement pour repérer les dangers et nous en avertir, à la manière d'une sentinelle qui réveille la ville à l'approche de l'ennemi sans pouvoir la protéger de sa fureur. Un enfant pourrait le faire ; les oies du Capitole l'ont fait pour Rome. Mais Dieu ne veille pas pour nous signaler les dangers, mais pour nous en délivrer. Les saints sont nécessairement un "peuple heureux", car ils sont un "peuple sauvé par le Seigneur" (Deutéronome 33:29). Dieu ne se contente pas de voir ; il combat aussi par son regard. Il a jeté sur les Égyptiens un regard tel qu'il a retourné la mer contre eux, entraînant leur perte.

2e conseil. Si tu veux agir en toute sincérité, efforce-toi d'agir par amour et non par crainte. Oh ! la crainte servile et la sincérité ne peuvent cohabiter. Si l'une croît, l'autre décline inévitablement. Vois leur opposition dans 2 Timothée 1:7 : "Car ce n'est pas un esprit de timidité que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d'amour et de sagesse"; c'est-à-dire de sincérité. L'apôtre sous-entend ici que la crainte est faiblesse et impuissance : elle se laisse aisément détourner de Dieu, de sa vérité et de son service. Elle dénote aussi un manque de droiture : on ne saurait confier une tâche importante à celui qui est ainsi dominé. L'esclave, bien qu'il travaille dur (car il n'a guère d'autre choix), se laisse vite entraîner dans un complot contre son maître, parce qu'il le hait tout en le craignant.

Nous observons cela non seulement chez les Turcs, contre qui les chrétiens, réduits à l'état d'esclaves absolus sur leurs galères, rachètent souvent leur liberté en égorgeant leurs maîtres tyranniques lorsqu'ils entrevoient une occasion favorable, mais aussi dans les royaumes où les sujets craignent leurs princes plus qu'ils ne les aiment. Avec quelle empressement ils appellent un autre sur le trône ou accueillent quiconque vient les courtiser ! Ainsi, celui qui est poussé par la pointe de l'épée de la colère divine, plutôt qu'attiré par les liens de son amour, se montrera inconstant et infidèle envers Dieu. Israël en est un exemple sans égal : "Lorsqu'il les frappait de mort, ils le cherchaient... ils le flattaient de la bouche et lui mentaient de la langue ; leur cœur n'était pas ferme envers lui" (Psaume 78:34, 37).

Ils craignaient Dieu tout en chérissant leurs convoitises ; aussi livraient-ils sans cesse Sa gloire à ces dernières, tout comme Hérode livra la tête de Jean (qu’il craignait) entre les mains de celle qu’il aimait. En vérité, cette crainte servile habite trop souvent le cœur des saints ; sans quoi, Dieu n’aurait pas si souvent recours au fouet. Nous voyons Dieu réprimander son peuple à ce sujet et attribuer sa sévérité à cet esprit servile qui les anime : "Israël est-il un serviteur ? Est-il un esclave né dans la maison ? Pourquoi est-il livré au pillage ?" (Jérémie 2:14).

C’est comme si Dieu disait : "Pourquoi dois-je te traiter, toi qui es mon enfant bien-aimé, avec autant de rudesse que s’il s’agissait d’un serviteur ou d’un esclave, en abattant coup sur coup sur ton dos de si lourds châtiments ?" Veux-tu en connaître la raison ? Lis le verset 17 : "N’est-ce pas là ce que tu t’es attiré en abandonnant l’Éternel, ton Dieu, alors qu’il te guidait dans la voie ?" Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même si j’agis ainsi avec toi, d’une manière inhabituelle. Si l’enfant oublie sa noblesse de cœur et que seuls les coups ont prise sur lui, alors le père doit le traiter selon cet esprit servile. Lorsque Dieu guidait Israël, tel un père conduisant son enfant avec amour, le peuple se détournait de lui ; puisqu’ils refusaient de se laisser guider par l’amour, il n’est pas étonnant qu’il les contraigne par la crainte.

Ô chrétien, agis davantage par amour, et tu t'épargneras de voir Dieu t'effrayer avec son fouet. L'amour te maintiendra proche de Lui et fidèle. La nature même de l'amour est de "ne pas chercher son propre intérêt" (1 Corinthiens 13:5) ; et qu'est-ce qu'être sincère, sinon pour le chrétien de chercher les intérêts du Christ plutôt que les siens ? Jonathan aimait tendrement David. Cet amour le poussa à s'attirer la colère de son père et à renoncer aux espoirs d'un royaume qui lui était destiné, à lui et à sa postérité, plutôt que de trahir son ami. Lot préféra livrer ses filles à la luxure des habitants de Sodome plutôt que de livrer ses hôtes. Samson ne put cacher à Dalila, qu'il aimait, le grand secret de sa force, bien que le lui révéler lui coûtât la vie. L'amour est le grand vainqueur du monde. Ainsi, ton âme s'enflammera d'amour pour le Christ : tu délaisseras tout intérêt terrestre plutôt que de compromettre, ne serait-ce qu'un peu, son honneur.

Abraham n'a pas porté plus volontiers le couteau du sacrifice à la gorge du bélier pour sauver la vie de son cher Isaac, que tu ne seras prêt à sacrifier ta propre vie pour préserver ta sincérité. L'amour est comparé au feu ; sa nature est d'assimiler à lui-même tout ce qui l'approche, ou de le consumer. Il transforme tout en feu ou en cendres. Rien de ce qui est hétérogène ne peut longtemps subsister aux côtés de sa nature simple et pure. Ainsi, l'amour pour le Christ ne tolérera pas la présence, en son sein, de quoi que ce soit qui porte atteinte au Christ. Il finira par réduire ou par rejeter cette chose, qu'il s'agisse de plaisir, de profit ou de toute autre chose.

Abraham, qui aimait Agar et Ismaël à leur juste place, les a chassés tous deux dès lors que l'une a commencé à défier sa maîtresse et que l'autre a entrepris de railler et de se moquer d'Isaac. L'amour pour le Christ ne te permettra pas de prendre parti pour quoi que ce soit contre le Christ ; il t'incitera au contraire à te ranger à ses côtés contre quiconque s'oppose à lui, et, ce faisant, ta sincérité demeurera hors de danger. 

dimanche 13 septembre 2026

Le chrétien en armure complète, par William Gurnall, 61e partie

 

Quatre caractéristiques de la sincérité du cœur.

Troisièmement. Je vais exposer des preuves manifestes de la sincérité, telles qu'aucun hypocrite n'a jamais pu ni ne pourra jamais en atteindre. Après avoir brisé ces miroirs flatteurs dans lesquels les hypocrites aiment à se contempler, jusqu'à s'éprendre de leur propre visage fardé et à s'imaginer sincères, ainsi que ceux qui déforment le doux visage et la beauté naturelle de l'âme sincère au point de faire douter de la grâce divine qui rayonne sur elle, je vais maintenant en esquisser les traits et en établir les marques indubitables : cette vérité du cœur et cette sincérité pieuse, grâce auxquelles nous serons mieux à même de définir la situation spirituelle de chacun.

1. Un cœur sincère est un cœur nouveau. L'hypocrisie est appelée "le vieux levain" ; "Purgeons donc le vieux levain, afin que nous soyons une pâte nouvelle" (1 Corinthiens 5:7). Une pâte une fois aigrie par le levain n'en perdra jamais le goût.

La nature corrompue ne cessera pas d'être hypocrite tant qu'elle ne cessera pas d'être une nature corrompue. Il faut que le cœur soit renouvelé, sinon il conservera sa nature ancienne. On peut user d'artifice pour le dissimuler et en masquer la fétidité aux yeux d'autrui, pour un temps, tout comme des fleurs et des parfums répandus sur une charogne peuvent en masquer l'odeur ; pourtant, la charogne comme le cœur corrompu demeurent ce qu'ils sont.

On dit du paon que, même après avoir été rôti, sa chair redevient crue une fois refroidie. Il en va de même pour le cœur charnel : qu’il agisse à sa guise et s’impose une apparence de piété exaltée, au point de sembler brûlant de zèle, il suffit d’attendre un peu pour le voir reprendre sa nature première et se révéler tel qu’il était : vain et trompeur. Un "cœur unique" et un "cœur nouveau" sont tous deux des grâces de l’Alliance ; le "nouveau" est d’ailleurs promis précisément pour rendre le cœur "unique" : "Je leur donnerai un cœur unique, et je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre corps le cœur de pierre(...)" (Ézéchiel 11:19). 

Dieu promet de leur donner un seul esprit, c'est-à-dire un esprit sincère envers Dieu et envers les hommes, à l'opposé d'un cœur partagé (un cœur double), marque de l'hypocrisie. Mais comment le donnera-t-il ? Il leur dit : "Je vous donnerai un esprit nouveau" ; et comment s'y prendra-t-il ? "J'ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair." À ce sujet, un commentateur explique fort bien les choses ainsi : "Je vous donnerai un cœur unique ; et pour ce faire, je le refondrai ; pour y parvenir, je le ferai fondre et je l'assouplirai, à l'instar de celui qui, possédant divers morceaux de vieil argent ou d'argenterie qu'il destine à la fabrication d'une coupe unique, décide d'abord de les refondre ; il les jette alors au feu pour les liquéfier, afin de les réunir finalement en une seule pièce."

En effet, par nature, le cœur de l'homme est une chose profondément divisée et brisée, éparpillée et morcelée : un morceau pour telle créature, un autre pour tel désir. Tantôt, cette vanité le met à son service, tout comme Léa le fit pour Jacob au sujet de Rachel ; puis, après avoir accompli quelque besogne servile pour elle, il se loue à une autre. Ainsi sont partagés l'homme et ses affections.

Or, les élus (que Dieu a destinés à être des vases d'honneur, consacrés à son saint usage et à son service), Il les jette dans le feu de sa Parole afin que, ramollis et fondus en ce lieu, ils soient refaçonnés par son Esprit transformateur en une sainte unité ; de sorte que celui qui, auparavant, était séparé de Dieu et perdu parmi les créatures et les convoitises qui se le disputaient, voit désormais son cœur rassemblé, loin de toutes ces choses, pour être tout entier à Dieu. Ce cœur contemple Dieu d'un regard unique et agit pour Lui en tout ce qu'il entreprend. Si donc tu veux savoir si ton cœur est sincère, cherche à savoir s'il a été ainsi renouvelé.

Dieu t'a-t-il jeté dans sa fournaise ? Sa parole s'est-elle jamais emparée de toi comme un feu, pour amollir ton cœur endurci et faire fondre l'impureté de ton esprit, de sorte que tu discernes désormais cette hypocrisie désespérée, cet orgueil, cette incrédulité et autres vices qui, auparavant, demeuraient cachés comme des scories dans le métal avant que le feu ne les révèle ? Et non seulement tu les vois, mais tu les vois se détacher et se séparer de ton âme, si bien que toi qui te félicitais jadis de ton bon état, tu déplores maintenant ta folie, confessant de tout cœur quelle créature répugnante tu étais aux yeux de Dieu dans tout ce que tu faisais. 

Ces choses qui paraissaient si fastueuses et belles à tes yeux (ton apparence de justice, ta fréquentation de l'église, l'accomplissement superficiel de quelques devoirs familiaux) et pour lesquelles tu croyais que le ciel t'était, pour ainsi dire, acquis ; déplores-tu maintenant d'avoir bravé Dieu par ces simulacres hypocrites, alors que tes convoitises étaient choyées au plus profond de ton être, suçant le sang vital de tes affections les plus chères ? 

En un mot, peux-tu affirmer non seulement que tu te fonds en tristesse à cause de ces choses, mais aussi que ton cœur, autrefois si partagé et distrait entre les convoitises et les créatures, est désormais uni dans la crainte du nom de Dieu ? N'as-tu qu'un seul dessein; celui que tu poursuis par-dessus tout, à savoir plaire à Dieu, dusses-tu déplaire à tous les autres ? Un seul amour : aimer le Christ et être aimé de lui ? Si les courants de tes affections sont ainsi rassemblés, par la puissance souveraine de Dieu qui te renouvelle en ce canal unique, et s'écoulent dans cette direction avec une douce violence, alors tu es béni du Seigneur. 

À Ses yeux, tu es une âme sincère, bien qu'il subsiste en toi une corruption qui trouble le cours de ta vie et tente d'entraver le libre élan de ton âme vers Dieu. Cela peut te causer quelques tourments. Tout comme les montagnes et les rochers gênent le fleuve qui court vers la mer, le forçant à serpenter alors qu'il suivrait autrement le chemin le plus court (une ligne droite) vers son but, de même les restes de corruption en toi peuvent parfois t'écarter de la voie de l'obéissance.

Mais la sincérité, telle l'eau, poursuivra son cours malgré tout cela et ne te quittera point avant de t'avoir conduit (fût-ce par un chemin détourné) jusqu'à ton Dieu, que tu as si profondément gravé dans ton cœur qu'il ne saurait jamais en être effacé. En revanche, si l'hypocrisie de ton cœur ne t'a jamais été révélée au point de t'inspirer de l'horreur, et si aucun principe nouveau n'a été déposé en ton sein pour infléchir le cours de ton âme à l'opposé de l'inclination naturelle de tes affections, alors que, fort de la bonne opinion que tu as de toi-même (en raison de quelques apparences de piété que tu affiches, tu te crois sincère et ton cœur intègre, alors j'ose affirmer que tu es un hypocrite impur.

Le monde pourra peut-être te tenir pour un saint, mais tel que tu es, tu ne le seras jamais aux yeux de Dieu. Même si tu t'es paré et apprêté avec le plus grand soin pour adopter l'apparence d'un chrétien, tu n'auras jamais que le visage d'un saint et le cœur d'un hypocrite. Peu importe l'enseigne qui pend à l'extérieur, (fût-elle celle d'un ange), si le diable et le péché habitent au-dedans!

Ajouter de nouvelles garnitures à un vieux vêtement ne le rend pas neuf ; cela lui donne simplement une allure nouvelle. Il n'est guère sage de dépenser beaucoup pour embellir un vieux costume voué à tomber bientôt en lambeaux, alors qu'une somme à peine supérieure permettrait d'en acquérir un neuf et durable. Ne vaut-il pas mieux s'efforcer d'obtenir un cœur nouveau, afin que toutes tes œuvres soient agréées et que tu sois sauvé, plutôt que de perdre, faute de cela, tout le fruit de tes efforts religieux ainsi que ton âme elle-même ? 

2. Un cœur sincère est un cœur franc, un cœur simple, "sine plicis"; un cœur sans replis. L'hypocrite est de la race du serpent. Il peut, tel le serpent, se rétracter ou se déployer selon son intérêt, peu désireux de se laisser percer à jour par autrui. Et il a ses raisons pour cela, car il sait qu'il a le plus de crédit là où il est le moins connu.

L'hypocrite est celui qui "cherche à cacher profondément ses desseins" (Ésaïe 29:15) ; "leur cœur est un abîme" (Psaume 64:6) ; leurs intentions profondes sont infiniment éloignées de leurs paroles. Un cœur sincère est comme l'eau limpide d'un ruisseau : on peut voir jusqu'au fond de ses pensées à travers ses paroles et juger de son cœur par sa langue. On dit que les maladies du cœur se manifestent par des taches sur la langue, mais l'hypocrite peut avoir la langue nette tout en gardant un cœur corrompu. L'auteur du proverbe "loquere ut te videam" (parle pour que je te voie) ne pensait pas à l'hypocrite, qui parle précisément pour ne pas se laisser voir!

Les nuages ​​les plus épais dont il se sert pour dissimuler sa fourberie sont son langage religieux et sa profession de foi superficielle. Veux-tu savoir si tu portes un cœur sincère en ta poitrine ? Examine si tu possèdes un cœur empreint de droiture. Vois comment ces deux choses sont associées dans la seconde épître aux Corinthiens (1:12) : Paul et les autres fidèles messagers du Christ vivaient parmi les Corinthiens "dans la simplicité et la sincérité qui viennent de Dieu". Ils ne gardaient aucun compartiment secret dans le sanctuaire de leur cœur pour y dissimuler habilement leurs intentions à l'égard de ces derniers, comme le faisaient les faux apôtres.

Or, cette droiture du cœur sincère se manifeste sous trois aspects; un cœur sincère agit avec franchise envers lui-même, et ce, principalement sur deux points.

A) Ce droiture du cœur s'examine et se scrute elle-même ; elle le fait avec toute l'habileté et la vigueur dont elle est capable. Elle ne se laisse pas écarter par des faux-semblants ou par une excuse polie, telle celle que Rachel donna à Laban alors qu'elle couvait ses idoles. Non, elle exige de l'âme un compte rendu, et ce, de telle sorte qu'elle puisse elle-même rendre un compte fidèle à Dieu, par l'autorité de qui elle exerce son ministère.

Quelle crainte manifeste-t-elle de voir quelque convoitise échapper à son regard et rester cachée, comme Saül parmi les bagages ; ou de voir la moindre grâce de Dieu foulée aux pieds par indifférence, en la niant ou en la démentant ! Lorsque David vit ses pensées sur Dieu (qui jadis le réconfortaient et lui tenaient la plus agréable compagnie) susciter un trouble en son esprit ("Je me souviens de Dieu, et je gémis", Psaume 77:3), voyez quel examen minutieux cet homme saint entreprit pour en découvrir la cause!

Il scrute le passé et le présent pour comprendre comment Dieu a agi autrefois ; il "s'entretient avec son cœur et fait des recherches approfondies" (verset 6), sans jamais abandonner avant d'avoir tiré l'affaire au clair. Découvrant que le trouble qui perturbe sa paix vient de lui-même, il ne cherche pas à ménager sa réputation en étouffant l'affaire ou en cherchant des faux-fuyants ; au contraire, il s'attaque au voleur, dénonce son péché et confesse les faits, justifiant ainsi Dieu, à l'égard de qui il avait nourri de mauvaises pensées.

"Et je dis : C’est là ma faiblesse" (verset 10) ; comme s’il avait dit : "Seigneur, je vois maintenant le Jonas qui a provoqué la tempête dans mon cœur et m’a rendu si malheureux dans mon affliction tout ce temps ; c’est cette incrédulité qui m’a courbé, m’amenant à me focaliser tellement sur la douleur et le sentiment de mon épreuve actuelle que je ne pouvais plus songer aux expériences passées ; et ainsi, en les oubliant, j’ai eu de Toi une pensée indigne." Quelle âme sincère et franche que la sienne !

En quoi ressembles-tu, ô homme, au saint David ? Est-ce ainsi que tu sondes ton âme ? Le fais-tu avec sérieux, comme si tu traquais un meurtrier caché chez toi ; avec autant d'ardeur à débusquer ton péché qu'en mettaient les papistes, sous le règne de la reine Marie, à dénicher les protestants, allant jusqu'à transpercer de leurs épées et de leurs fourches les lits et les meules de foin pour s'assurer qu'ils ne s'y trouvaient pas ? Ou bien, lorsque tu entreprends cette tâche, répugnes-tu à pousser trop loin tes investigations, de peur d'apercevoir ce que tu préférerais ignorer ? Crains-tu de t'y attarder, de peur que ta conscience ne te livre un rapport qui te déplaise ? Tertullien disait des persécuteurs païens : "Ils refusaient d'entendre les chrétiens, car, une fois ceux-ci écoutés, ils n'auraient plus eu l'audace de les condamner, tant leur cause eût paru juste". Ici, c'est l'inverse qui est vrai.

L'hypocrite n'ose pas soumettre son état à un examen rigoureux, car il ne pourrait alors éviter de se condamner lui-même. Mais l'âme sincère est si désireuse de connaître son véritable état que, même après avoir fait tout son possible pour le découvrir et avoir été acquittée par sa conscience lors de cet examen intime, elle ne s'en contente pas ; craignant que l'amour-propre ne l'aveugle et n'incite sa conscience à rendre un verdict trop favorable, elle sollicite l'aide du ciel et s'en remet au jugement de Dieu. "Éternel, n'aurais-je pas de la haine pour ceux qui te haïssent, du dégoût pour ceux qui s'élèvent contre toi?" (Psaume 139:21). 

Sa propre conscience en témoigne : "Je les hais d'une haine parfaite ; je les tiens pour mes ennemis" (verset 22). Pourtant, David, ne se contentant pas de son seul témoignage, en appelle à Dieu : "Sonde-moi, ô Dieu, et connais mon cœur... vois si je suis sur une mauvaise voie" (versets 23-24). De même, les médecins avisés ne se fient pas à leur jugement concernant leur propre santé, pas plus que les chrétiens sincères ne s'en remettent à eux-mêmes pour juger de l'état de leur âme. C'est vers Dieu qu'ils se tournent ; son jugement seul fait autorité et détermine leur conviction.

Une fois qu'ils ont prié et exposé leur situation devant lui, ils attendent, à l'instar de David, d'entendre ce qu'il a à dire. On les verra donc se soumettre à un ministère qui sonde les cœurs ; ils ne sortent jamais plus satisfaits que lorsque leur conscience est mise à nu et leur cœur mis en pleine lumière, à l'image de la Samaritaine qui, vantant le sermon et le Christ qui l'avait prononcé auprès de ses voisins, soulignait qu'il lui avait révélé tout ce qu'elle avait fait (Jean 4:29). 

En revanche, un cœur corrompu répugne à entendre pareils propos. Il estime que le prédicateur commet une intrusion lorsqu'il pénètre sur son terrain pour interpeller directement sa conscience ; s'il le pouvait, il engagerait des poursuites à son encontre pour cela. Hérode supportait mal que Jean mît le doigt sur son péché. Bien qu'il le craignît (sa conscience le travaillant), il ne l'aima jamais ; c'est pourquoi il se laissa aisément convaincre de faire trancher la tête de cet homme dont la langue, d'une telle audace, avait osé blâmer sa conduite incestueuse. 


B) Le cœur sincère fait preuve d'une honnêteté absolue envers lui-même, tant dans l'examen que dans le jugement qu'il porte sur sa propre personne, dès lors qu'un témoignage clair s'élève contre lui et que la conscience lui dit : "Âme, dans ce devoir, tu as laissé libre cours à l'orgueil ; dans cette affection, à l'obstination et à l'impatience." Une telle âme ne tarde pas à prononcer le jugement, et elle le fait avec tant de véhémence et de sévérité qu'il est manifeste que le zèle pour Dieu (qu'elle a déshonoré) lui fait oublier toute pitié pour elle-même. Elle s'acharne à s'humilier et à s'abaisser, à l'instar des fils de Lévi exécutant la justice sur leurs frères, ne connaissant alors "ni frère ni sœur" dans l'accomplissement de cet acte.

C'est véritablement un acte héroïque que celui de l'âme sincère qui se juge elle-même. Elle est si transportée et revêtue d'une sainte fureur contre son péché qu'elle reste sourde aux appels de la chair et du sang, lesquels l'inciteraient à envisager une sentence plus clémente. "J'ai péché", dit David, "contre l'Éternel" (2 Samuel 12:13) ; ailleurs : "J'ai commis un grand péché et agi avec une grande folie" (2 Samuel 24) ; et dans un troisième passage, se jugeant indigne du nom d'homme, il s'assimile à la bête : "J'étais stupide et sans intelligence, j'étais comme une bête devant toi" (Psaume 73:22).

Mais pour ce qui est du cœur faux (si la conscience lui fait des reproches sur tel ou tel point, et qu'il devine, grâce à ce murmure intérieur, quel sera l'issue du procès s'il va jusqu'au bout de la procédure), le tribunal est aussitôt dissous et l'affaire renvoyée à une audience ultérieure, qui risque fort de ne jamais avoir lieu. De même que les témoins, lassés par les retards et les remises incessantes, finissent par se décourager et préfèrent rester chez eux plutôt que de comparaître pour rien, la conscience cesse de témoigner lorsqu'elle ne peut être entendue et qu'aucun jugement ne peut être prononcé contre le coupable.

Un point particulier: un cœur sincère est aussi transparent envers Dieu qu'envers lui-même. Cela peut se manifester de plusieurs manières. Prenons-en une pour servir d'exemple : celle des supplications et des requêtes adressées au trône de la grâce. Dans la prière, l'hypocrite joue un double jeu ; il demande ce qu'il ne remercierait pas Dieu de lui accorder. Il y a un mystère d'iniquité dans sa façon de prier contre l'iniquité. Or, c'est sur deux points précis que se révélera la sincérité (ou non) de notre cœur. 

Observe si ton esprit est profondément accablé lorsque ta requête reste sans réponse, ou si, au contraire, tu te soucies peu de son issue. Qu’il s’agisse d’un péché que tu cherches à combattre ou d’une grâce que tu sollicites, quel est ton état d’esprit pendant que ton messager se fait attendre, surtout si ce délai se prolonge ? Tu pries, mais la corruption ne diminue pas et la grâce ne croît pas. C’est alors que se révèlent ton hypocrisie ou ta sincérité. Si tu es sincère, chaque instant te semblera une heure, chaque heure une journée, et chaque journée une année, jusqu’à ce que tu reçoives des nouvelles du ciel. "L’espérance différée rend le cœur malade."

Le malade qui fait appeler le médecin n’attend-il pas avec impatience sa venue ? Il craint que son messager ne le manque, qu’il ne veuille pas venir, ou qu’il ne meure avant que le remède n’arrive. Mille craintes le tourmentent et lui font désirer ardemment la présence du médecin. C’est ainsi que l’âme sincère passe, le cœur triste, les heures qui s’écoulent sans réponse à sa requête. "Je suis une femme à l’esprit accablé de chagrin", disait Anne à Élie (1 Samuel 1:15). Et pourquoi cela ? Hélas, elle avait prié Dieu année après année, sans qu’aucune réponse ne lui parvienne.  

Ainsi parle l'âme : "J'ai l'esprit amer ; voilà bien des jours et des mois que je prie pour obtenir un cœur tendre, un cœur croyant, mais rien ne vient. Je crains de n'avoir pas été sincère dans cette démarche. Sinon, ma requête serait-elle restée si longtemps en suspens ?" Une telle âme est en proie à la crainte et au tourment, pareille au marchand dont le riche navire est en mer et qui, resté à terre, ne trouve le sommeil tant qu'il ne l'a pas vu ou n'en a pas reçu de nouvelles. Mais si, après avoir élevé ta prière, tu parviens à te décharger du souci et des pensées qui s'y rattachent, comme si prier revenait simplement pour un enfant à griffonner sur une feuille de papier qu'il délaisse aussitôt sans plus y songer ; si tu peux accepter les refus de Dieu à ce sujet sans plus d'émoi qu'un soupirant indifférent n'en ressent à ne pas avoir de nouvelles de celle qu'il n'a jamais vraiment aimée, sans que ton repos en soit troublé ni ta joie altérée, alors c'est un cœur trompeur qui t'a poussé à agir. Et prends garde : il se pourrait qu'au lieu d'exaucer ta prière, Dieu réponde au désir secret de ton cœur ; or, s'il venait à le faire, tu serais perdu à jamais.

Examine si tu mets en œuvre les moyens d'obtenir ce que tu demandes à Dieu de t'accorder. Un cœur faux reste inactif tout en attendant que Dieu agisse ; il ressemble à cet homme dont la charrette s'était enlisée dans la boue et qui criait : "Jupiter, aide-moi !" sans pour autant mettre l'épaule à la roue. Si ses penchants corrompus pouvaient être mortifiés et anéantis pour lui (tout comme Goliath le fut pour les Israélites, qui regardaient la scène sans porter le moindre coup), il s'en satisferait ; mais quant à les affronter ou à se donner la peine d'employer les moyens nécessaires pour remporter la victoire, il est si rongé par la paresse et la lâcheté qu'il juge cet effort aussi pénible que de rester assis dans l'esclavage et la servitude qu'ils lui imposent.

L'âme sincère, en revanche, fait preuve d'une diligence consciencieuse. "Élevons nos cœurs et nos mains vers Dieu qui est dans les cieux" (Lamentations 3:41). C'est-à-dire, comme le dit Bernard : "prions et agissons". La langue de l'hypocrite s'agite, mais les pieds de l'âme sincère marchent et ses mains travaillent. 

Autre point: L'âme sincère révèle aux hommes sa simplicité et sa droiture. "Nous nous sommes conduits parmi vous", dit Paul aux Corinthiens, "avec simplicité et sincérité devant Dieu, non avec une sagesse charnelle." Le chrétien est celui qui ne peut soumettre son cœur à son intelligence, ni sa conscience à ses propres calculs. Il s'en remet à Dieu en pratiquant le bien et ne craint pas autrui, tant que sa conscience ne lui reproche rien ; aussi n'ose-t-il pas entamer sa conscience pour sauver sa peau, mais il confesse Dieu librement et ouvertement, sans dissimuler sa foi ; tandis que l'hypocrite change de cap et arbore les couleurs que lui dictent ses calculs et ses intérêts mondains.

Si la voie est libre et qu'aucun danger ne menace, il affichera autant de piété que quiconque ; mais dès qu'il perçoit le moindre risque pour lui-même, il vire de bord et change de cap, ne se faisant aucun scrupule de jouer double jeu avec Dieu et les hommes. Il considère comme la bonne voie celle qui assure sa sécurité temporelle. L'homme intègre, en revanche, suit une tout autre direction : "La voie royale des hommes droits consiste à s'éloigner du mal" (Proverbes 16:17). C'est le chemin que parcourt ce véritable voyageur ; et si jamais on le voit s'en écarter, ce n'est que par mégarde, comme celui qui s'est égaré bien malgré lui, et il ne trouve de repos qu'une fois revenu sur la bonne route. 

3. Le chrétien sincère et au cœur droit fait preuve de constance. Tout comme la vérité doctrinale se distingue de son opposé par son unité, tandis que l'erreur est multiple et dépourvue de l'harmonie propre aux vérités, de même la vérité du cœur, ou sincérité, se reconnaît à ce même trait distinctif par rapport à l'hypocrisie. En effet, la vérité dans le cœur n'est que la copie et la reproduction fidèle de l'autre. Elles s'accordent comme le visage reflété dans un miroir s'accorde avec celui de la personne qui s'y regarde, ou comme l'empreinte dans la cire correspond à la gravure du sceau dont elle provient. Par conséquent, si la vérité dans la parole est constante et harmonieuse, la vérité dans le cœur (qui n'est que l'empreinte de cette dernière) doit l'être tout autant.

Dans le cours de sa vie, le chrétien sincère demeure fidèle à lui-même ; il est "un homme d'une seule couleur", et non comme ces étoffes changeantes dont la teinture révèle des nuances variées selon la manière dont on les agite. L'obéissance du chrétien sincère présente une triple uniformité : elle est constante quant à l'objet, au sujet et aux diverses circonstances qui l'accompagnent.

Le chrétien sincère est constant, quant à l'objet de son obéissance. L'hypocrite, lui, s'attache à un devoir tout en négligeant un autre. Tel un corps sphérique, il ne touche la loi de Dieu qu'en un seul point, manifestant du zèle pour un commandement particulier, mais il ne s'y conforme pas dans le reste ; tandis que le cœur sincère adhère à la loi de Dieu tout entière, tant par son désir que par ses efforts. On dit du pied de l'homme droit qu'il "se tient sur un terrain plat" (Psaume 26:12) ; il ne marche pas en boitant ni de manière disgracieuse, comme ceux qui empruntent des chemins inégaux, cahoteux et accidentés, ou comme ceux dont les pieds et les jambes "ne sont pas égaux", car, comme le dit Salomon, "les jambes des boiteux sont inégales" et ne peuvent donc se tenir "sur un terrain plat", l'une étant longue et l'autre courte.

Les pieds de l'homme sincère sont d'aplomb et ses jambes d'égale longueur, pour ainsi dire ; il veille avec une égale conscience à accomplir toute la volonté de Dieu. L'hypocrite, tel le blaireau, a une patte plus courte que l'autre ; ou, comme un cheval fourbu, il ne se tient pas droit sur ses quatre membres : on remarque qu'il ménage au moins un pied, répugnant à le poser au sol. Les pharisiens affichaient un grand zèle pour la première table de la Loi. Ils priaient et jeûnaient de manière extraordinaire, mais ils priaient pour leur proie ; et, après avoir jeûné toute la journée, ils soupaient aux frais d'une pauvre veuve dont ils avaient l'intention de "dévorer" la maison. 

Un jeûne lamentable, qui s'achève dans l'oppression et ne sert qu'à leur donner un appétit vorace pour engloutir les biens d'autrui sous un masque de piété ! L'homme moral se montre très scrupuleux dans ses rapports avec ses semblables, mais se conduit en véritable voleur envers Dieu. Bien qu'il ne lèse pas son prochain d'un sou, il ne craint pas de dépouiller Dieu de biens bien plus précieux. L'amour, la crainte et la foi sont des dettes qu'il doit à Dieu, et pourtant il ne se fait aucun scrupule de ne pas les rembourser. Il est courant, dans les Écritures, de décrire un saint, une personne pieuse, par un devoir particulier ou une grâce unique. Tantôt son caractère est défini comme celui "qui craint le serment" (Ecclésiaste 9:2), tantôt comme celui "qui aime ses frères" (1 Jean 3:14), et ainsi de suite. 

Et pourquoi ? Parce que, là où un devoir est accompli avec conscience, le cœur se tient prêt pour tout autre. De même que Dieu a édicté tous ses commandements avec la même autorité (c'est pourquoi il est dit en Exode 20:1 : "Dieu prononça toutes ces paroles", les unes tout autant que les autres), ainsi Dieu infuse toute grâce simultanément ; il n'inscrit pas une loi particulière dans le cœur de ses enfants, mais la Loi tout entière, laquelle constitue un principe universel inclinant l'âme impartialement vers tous les préceptes ; de sorte que, si tu n'en aimes pas la totalité, ta sincérité est nulle en chacun d'eux. 

Le chrétien sincère est uniforme quant au sujet lui-même. L'homme tout entier, pour autant qu'il est renouvelé, marche dans une seule direction. Toutes les puissances et facultés de l'âme unissent leurs forces et s'accordent harmonieusement. Lorsque l'intelligence découvre une vérité, la conscience exerce alors toute son autorité sur la volonté, lui commandant, au nom de Dieu dont elle est la mandataire, de l'accueillir ; la volonté, dès que la conscience frappe, s'ouvre et la laisse entrer ; les affections, telles des servantes dévouées, voyant en elle une invitée bienvenue pour la volonté, manifestent leur empressement à la servir, comme il sied à leur rang.

Il en va tout autrement chez l'hypocrite. En lui, une faculté lutte contre une autre ; jamais on ne les voit s'unir et s'accorder dans un vote bienveillant. Lorsque l'entendement est éclairé, l'homme connaît telle vérité ou tel devoir ; pourtant, bien souvent, la conscience est corrompue dans l'exercice de sa charge et ne va même pas jusqu'à lui reprocher sa négligence. La vérité se tient, pour ainsi dire, devant l'âme, mais la conscience refuse de se faire son alliée au point de frapper à la porte et d'éveiller l'âme pour l'y laisser entrer.

Si la conscience se laisse persuader de plaider sa cause et manifeste quelque zèle pour en obtenir l'accueil, elle ne récolte à coup sûr qu'un refus brutal et un regard courroucé, pour s'être tant empressée d'introduire une invitée aussi importune, à l'instar d'une épouse acariâtre envers son mari lorsqu'il ramène chez lui quelqu'un qu'elle n'apprécie pas, ou bien elle ne rencontre qu'un accueil feint, destiné à dissimuler plus subtilement l'hostilité secrète qu'on lui voue. 

L'âme sincère fait preuve de constance, c'est-à-dire dans les circonstances de son obéissance et de sa marche sainte : le moment, le lieu, la compagnie et la manière d'agir. Elle est constante quant au temps. Sa religion ne ressemble pas à un habit de fête que l'on ne revêt qu'à des moments précis ; quel que soit le moment où vous l'abordez, vous la trouverez toujours vêtue de la même manière : sainte le jour du Seigneur, et sainte tout autant les autres jours de la semaine. "Heureux ceux qui observent la justice, qui pratiquent la droiture en tout temps" (Psaume 106:3). La couleur qu'un homme affiche sur son visage lorsqu'il est assis près du feu ne reflète pas sa véritable complexion si elle s'efface aussitôt après.

Il en est certains dont, pour percevoir la bonté et connaître la piété, il faut saisir le moment opportun, faute de quoi l'on n'y trouvera rien. Ils ressemblent à ces fleurs qui ne sont visibles que quelques mois par an, ou à ces médecins que l'on appelait autrefois "hommes de la matinée" : quiconque voulait leur parler devait se présenter le matin, car, l'après-midi, ils étaient généralement ivres. Ainsi, il se peut que vous surpreniez l'hypocrite à genoux le matin, dans l'attitude d'un saint ; mais, une fois cet élan retombé, vous ne verrez guère Dieu dans sa conduite jusqu'à ce que la nuit le ramène, par habitude, à un exercice semblable. Une montre qui ne marche qu'au moment où on la remonte pour s'arrêter ensuite toute la journée ne vaut rien ; il en va de même, assurément, pour le cœur qui ne désire pas demeurer constamment en mouvement spirituel. 

J'admets qu'il peut y avoir une grande différence entre deux montres. Pour l'une, le défaut peut provenir de la montre elle-même, parce qu'elle n'est pas bien conçue, et il en sera toujours ainsi tant que son mécanisme ne sera pas modifié ; une autre, en revanche, est peut-être un mécanisme bien fait, mais de la poussière en entrave les rouages ​​ou une chute l'a quelque peu endommagée ; une fois ces obstacles levés, elle fonctionnera de nouveau parfaitement.

Il en va de même pour la différence entre l'âme sincère et l'hypocrite. L'âme sincère peut voir son mouvement spirituel et sa marche chrétienne interrompus, mais cela est dû à une tentation qui, pour l'heure, l'entrave. Toutefois, elle possède une nature nouvelle qui l'incline à une progression constante dans la sainteté et qui, l'obstacle actuel écarté, reprend son exercice naturel de piété. L'hypocrite, en revanche, fait défaut dans la constitution et la disposition même de son esprit ; il ne possède pas en lui ce principe de grâce capable de soutenir son mouvement.

En outre, le chrétien sincère demeure constant, quels que soient le lieu ou la compagnie. Où qu'il aille, il emporte avec lui la règle qui guide sa conduite. Chez lui, au milieu de ses proches, il fait sienne la résolution de David : "Je marcherai dans l'intégrité de mon cœur au milieu de ma maison" (Psaume 101:2). Suivez-le au-dehors : il emporte sa conscience avec lui et ne lui ordonne pas, comme Abraham le fit pour ses serviteurs en montant à la montagne, de rester en arrière jusqu'à son retour.

Les Romains avaient une loi exigeant que chacun, où qu'il aille, porte sur son chapeau ou son vêtement extérieur un signe distinctif de son métier, afin d'être reconnu. Le chrétien sincère ne se défait jamais volontairement de l'emblème de sa sainte profession. Ni le lieu ni la compagnie ne le détournent de la voie qualifiée de sainte, car sa conscience ne le pousse pas à négliser la prudence. Il sait faire la distinction entre les lieux et les compagnies ; aussi, lorsqu'il se trouve au milieu de pécheurs impétueux et moqueurs, ne livre-t-il pas la religion au mépris en jetant ses perles devant ceux qui les piétineraient et le déchireraient.

Toutefois, il veille avec grand soin à ce que sa prudence ne compromette en rien sa droiture. "Je me conduirai avec sagesse", dit David (Psaume 101:2), "dans une voie intègre" ; c'est-à-dire : je ferai preuve de toute la sagesse possible, afin de demeurer également intègre. En vérité, de tels lieux et de telles compagnies sont pareils à la zone torride, inhabitables pour l'âme pieuse : l'impiété y est si ardente que la sincérité ne peut s'y manifester sans mettre en péril le saint. Dès lors, ceux qui n'ont ni assez de zèle pour s'élever contre les péchés de tels individus, ni assez de souci d'eux-mêmes pour se retirer de ces lieux où ils ne peuvent que recevoir le mal sans faire aucun bien, ont tout lieu de remettre en question leur propre sincérité.

4. Le chrétien sincère progresse sans cesse ; il n’atteint le terme de son voyage qu’une fois parvenu au Ciel. Cela le maintient en mouvement, le poussant à aller de l’avant dans ses désirs et ses efforts ; il est reconnaissant pour une petite mesure de grâce, mais ne se contente pas de grandes mesures de celle-ci. "À mon réveil", dit David, "je me rassasierai de ton image" (Psaume 17:15). Il goûtait de douces joies dans la maison de Dieu, au sein de ses ordonnances. L’Esprit de Dieu était le messager qui lui apportait, depuis la table divine, des mets exquis, des consolations intérieures inconnues du monde. 

Pourtant, cela ne suffit pas à David. Seul le ciel peut lui offrir la pleine mesure de ce breuvage. On raconte que les Gaulois, lorsqu'ils goûtèrent pour la première fois aux vins d'Italie, furent si séduits par leur onctuosité et leur douceur qu'ils ne se contentèrent pas d'en faire le commerce ; ils résolurent de conquérir la terre même où ils étaient produits. De même, l'âme sincère ne se satisfait pas de recevoir, çà et là, un peu de grâce et de réconfort venus du ciel, qui serait le fruit d'un commerce entretenu à distance avec Dieu par le biais des ordonnances divines ici-bas ; elle aspire plutôt à conquérir cette terre sainte, ce lieu béni, afin de boire le vin du Royaume au sein même du Royaume. Cette aspiration élève l'âme vers de nobles et grandes entreprises : comment atteindre des degrés de grâce toujours plus élevés, jour après jour, et s'élever ainsi toujours plus près du ciel. 

Celui qui vise le ciel tire plus haut que celui qui ne cherche qu'à atteindre un arbre. "Je cours", dit Paul, "vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ" (Philippiens 3:14). D'autres admiraient les accomplissements de Paul (ah ! s'ils avaient la grâce de Paul, ils seraient heureux !) mais lui-même s'estimerait fort malheureux s'il ne devait rien obtenir de plus. Il déclare qu'il n'a pas encore saisi ce pour quoi il court. Le prix ne se trouve pas à mi-chemin, mais au terme de la course ; c'est pourquoi il s'élance à toute vitesse, faisant même de cet effort la preuve de la droiture de chacun. "Nous tous donc qui sommes parfaits" (c'est-à-dire sincères) "ayons ces mêmes sentiments" (verset 15). C'est l'hypocrite seulement qui se limite dans les choses de Dieu.

Il possède quelques rudiments de savoir qui lui permettent de discourir de religion avec les croyants ; pour le reste, il s'en remet à d'autres, jugeant cela plus approprié au prédicateur qu'à lui-même. Il apprécie certaines formes extérieures, telle l'observance des rites publics, et s'y conforme pour afficher sa piété ; il s'abstient des péchés qui le rendraient odieux à son voisinage ; mais aspirer à une communion plus intime et plus profonde avec Dieu à travers ces rites, s'efforcer de rendre son cœur plus spirituel et de mortifier toujours davantage la chair et le péché qui l'habitent, voilà qui n'a jamais fait partie de ses desseins : il ressemble à ce piètre commerçant qui n'ose jamais viser la richesse, mais s'estime heureux de pouvoir simplement maintenir sa boutique ouverte et échapper à la prison, quitte à recourir à mille ruses et expédients. 

Après avoir exposé les caractéristiques d'un cœur sincère, il convient d'en tirer quelques enseignements à la lumière du verdict que votre conscience rendra au fond de vous-mêmes, lorsque vous soumettrez votre état spirituel à l'épreuve de ces critères. Or, le constat que la conscience établira, une fois que vous vous serez examinés à l'aune de ces principes, aboutira nécessairement à l'une de ces trois conclusions : soit, premièrement, elle vous condamnera comme hypocrites ; soit, deuxièmement, au terme d'un examen approfondi, elle rendra un témoignage favorable à votre sincérité ; soit, troisièmement, elle vous désignera comme ignorants et vous laissera dans le doute, des âmes qui sont certes sincères, mais qui n'osent pas se considérer comme telles. Afin de pouvoir t'atteindre, lecteur, par une voie si je ne t'atteins pas par une autre, je m'adresserai (prochainement) successivement à ces trois catégories de personnes.