Instructions à l'intention de ceux qui, à éprouvés, se révèlent insincères et hypocrites.
Première catégorie. Je m'adresse d'abord à ceux qui, lors de cet examen, sont confondus; ceux dont la conscience, après avoir été sondée, les condamne comme hypocrites. Les preuves qui s'élèvent contre eux sont si claires et si puissantes que leur conscience ne peut résister ; elle leur dit sans détour : "Si tels sont les signes de la sincérité, alors vous êtes des hypocrites." L'usage que je souhaite faire de cet examen, pour votre bien, est de vous donner un conseil : que faire en pareille situation pour devenir sincère ?
1. Conseil. Laisse ton cœur être profondément touché par ton état lamentable actuel. Il n'y a aucun espoir de guérison tant que tu n'es pas poussé à prendre conscience et à ressentir ta condition déplorable. On ne peut administrer de remède tant que le patient dort ; or, cette maladie a pour nature d'alourdir les paupières de l'âme et de la plonger dans une sorte de sommeil de la conscience. Cela provient des pensées flatteuses que l'hypocrite entretient à son propre sujet, fondées sur certaines pratiques religieuses qu'il accomplit avec plus de zèle que les autres. Ces pensées montent de son cœur trompeur comme des vapeurs agréables s'élevant de l'estomac vers la tête, engourdissant ses sens spirituels dans une forme de torpeur et suscitant même des rêves séduisants qui le bercent de vains espoirs et de fausses joies; des illusions qui s'évanouissent dès qu'il se réveille et revient à la réalité.
Les pharisiens, ces hypocrites les plus notoires de leur temps, étaient profondément endormis dans l'orgueil et une assurance charnelle ; ils méprisaient le monde entier par rapport à eux-mêmes, ne craignant pas de se recommander à Dieu, voire de se préférer aux autres : "Ô Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme ce publicain"; comme s'ils voulaient dire à Dieu qu'ils s'attendaient à recevoir de sa part plus d'égards que ces autres, qu'ils jugeaient bien inférieurs à eux !
C'est pourquoi le Christ, dans ses rapports avec cette génération d'hommes orgueilleux, adopte un ton inhabituel. Sa voix, qui pour d'autres était calme et douce, retentit comme le tonnerre éclatant des nuées lorsqu'il s'adresse à eux. Que de coups terribles, presque simultanés, s'abattent sur leurs têtes dans ce même chapitre, sortant de la bouche de notre Sauveur doux et bienveillant : "Malheur à vous, scribes et pharisiens" (Matthieu 23). Le Christ lance contre eux pas moins de huit "malheurs", telle une salve de mitraille, afin que, par cette accumulation, il manifeste non seulement la certitude de la damnation de l'hypocrite, mais aussi la gravité particulière de son sort ; et pourtant, combien d'entre eux voyons-nous s'éveiller et se convertir grâce à ces prédications percutantes ?
Il en existait certes quelques-uns, pour que la maladie ne parût pas incurable ; mais en très petit nombre, afin que nous tremblions d'autant plus à l'idée d'en être atteints ou de la laisser prendre le dessus sur nous. Pierre apprit de son Maître comment traiter l'hypocrite. Face à Simon le Magicien, chez qui ce mal était profondément enraciné, il trempe pour ainsi dire ses paroles dans le vinaigre et le fiel : "Tu n'as ni part ni lot à cette affaire, car ton cœur n'est pas droit devant Dieu" (Actes 8:21). C'est là qu'il fait porter tout le poids de son accusation : Simon portait en lui un cœur hypocrite, ce qui était mille fois pire que le trafic de choses sacrées qu'il voulait faire, bien que celui-ci fût déjà fort odieux.
Ce n'était pas seulement cet acte en soi, mais ce qui en émanait, c'est à dire un cœur intérieurement corrompu et faux, que Dieu permit à Pierre de discerner grâce à un don spirituel extraordinaire, qui révéla qu'il était "dans le fiel de l'amertume et dans les liens de l'iniquité" ; il n'avait sur les âmes damnées de l'enfer qu'un seul avantage : celles-ci étaient dans le feu, tandis que lui n'était que dans les liens de l'iniquité, tel un fagot lié et prêt pour le brasier, mais non encore jeté dedans ; elles, étaient sans espoir, alors qu'il lui en restait assez pour envisager un "peut-être" : celui de voir la pensée de son cœur pardonnée.
Pour ne citer qu'un dernier exemple, celui d'une Église tout entière : Laodicée l'hypocrite. L'Esprit de Dieu s'adresse à elle avec plus de sévérité qu'aux autres ; car, bien qu'il ait reproché à ces dernières certains manquements particuliers, il y trouvait néanmoins quelque chose à reconnaître et à louer. Mais chez elle, en proie à la suffisance, car ce levain de l'hypocrisie a naturellement pour effet de gonfler l'orgueil, il ne mentionne rien de bon ; il craint en effet d'alimenter cette disposition déjà excessive et d'émousser ainsi la vigueur du reproche, qui constituait pourtant le seul moyen susceptible de la ramener à la vie. Tout ce qui incline au sommeil est mortel pour qui souffre de léthargie ; tout ce qui flatte ou dorlote est dangereux pour les hypocrites. On dit parfois que le moyen le plus sûr de guérir une léthargie est de la transformer en fièvre.
Certes, la manière la plus sûre de traiter l'hypocrite est de le faire passer de sa fausse paix à une conscience profonde de sa véritable misère. Que ce soit donc là ta première tâche. Mesure la gravité de ton péché et revêts ton âme d'un habit de deuil à son sujet. Lorsqu'une personne était déclarée impure par le prêtre chargé de juger les cas de lèpre, le lépreux ainsi convaincu devait déchirer ses vêtements, se découvrir la tête, se couvrir la lèvre supérieure (autant de gestes propres au deuil) et crier : "Impur ! Impur !" (Lévitique 13:45). Fais de même : en véritable affligé, assieds-toi et lamente-toi sur ce fléau qui ronge ton cœur. Crie avec amertume : "Impur ! Je suis impur !" (Ézéchiel 15:17).
En raison de ton cœur hypocrite, tu n'es pas digne de t'approcher de Dieu ou de ses saints ; tu devrais, tel le lépreux, en être tenu à l'écart. Si tu étais affligé d'une maladie si répugnante qu'elle souillerait le siège où tu t'assieds et le lit où tu couches, et qu'elle répandrait une telle impureté sur tout ce dont tu t'approches (jusque dans la nourriture que tu manges et la coupe dans laquelle tu bois) au point de faire fuir chacun loin de ta compagnie infecte, quelle ne serait pas ta tristesse, assis, seul et désolé, à songer à ta misérable condition !
C'est dans un tel état que ton hypocrisie te plonge. C'est un fléau plus odieux aux yeux de Dieu que ne le serait une telle maladie aux yeux des hommes. Telle une plaie immonde, il s'infiltre à travers tous les devoirs et les belles apparences dont tu tentes de le couvrir ; il les souille, toi y compris, si bien que Dieu accepterait tout aussi volontiers une offrande venant de la main du diable que de la tienne, tant que tu persistes dans l'hypocrisie.
En outre, si les saints de Dieu (auprès de qui tu jouis peut-être d'assez de crédit pour être admis en leur compagnie dès à présent) venaient à te connaître, ils te rejetteraient tout autant que celui sur qui ils verraient les marques de la peste. Mais si ta maladie restait ignorée jusqu'à ta mort, te permettant ainsi de préserver ta réputation parmi eux (au point même, peut-être, qu'ils te croient un saint au moment de ton trépas), cela te procurerait-il quelque satisfaction en enfer de savoir qu'ils disent du bien de toi sur terre ? "Ô pauvre Aristote," disait quelqu'un, "on te loue là où tu n'es pas, et l'on te brûle là où tu es !" Il voulait dire par là que c'était une bien maigre consolation pour ce grand philosophe païen d'être admiré par des érudits qui ont perpétué sa renommée de génération en génération, alors qu'il est, dans le même temps, malheureux dans l'autre monde. Il en va de même pour toi, pauvre hypocrite, rangé parmi les saints sur terre mais châtié parmi les démons en enfer!
2. Conseil. Lorsque ton cœur est profondément affecté par le péché et la misère de son hypocrisie, tu dois être convaincu de ton impuissance à te guérir toi-même. L’hypocrisie est semblable à une plaie fistuleuse : elle peut sembler bénigne en raison de son orifice étroit, mais elle compte parmi les blessures les plus difficiles à soigner, car il est ardu d’en atteindre le fond. Prends garde que ton cœur ne te trompe. Il s’empressera de promettre de ne plus mentir, de ne plus être faux ni hypocrite ; mais écoute le sage qui te conseille de ne pas te fier à ses dires : "Celui qui se fie à son propre cœur est un insensé."
Que de gens meurent pour avoir rechigné à faire l’effort et la dépense de consulter un médecin compétent dès le début ! Garde-toi des résolutions et des réformes que tu entreprendrais par tes propres moyens. Le péché est comme les écrouelles : seul Dieu, et non nous-mêmes, peut le guérir. Quiconque s’obstine à vouloir rafistoler son propre cœur sans chercher de l’aide auprès du Ciel découvrira finalement qu’en colmatant une brèche, il en ouvre deux pires encore, et que, là où il se repent d'un seul péché, il tombera entre les mains de bien d'autres péchés plus dangereux.
3. Conseil. Tourne-toi vers le Christ, ce médecin sur la compétence et la fidélité duquel tu t'en remettras entièrement pour ta guérison. Si tu dois périr, sois résolu à périr sur le seuil de sa porte. Mais pour ton réconfort, sache que jamais personne dont il a entrepris la guérison n'a péri entre ses mains ; jamais non plus il n'a refusé de soigner celui qui venait à lui dans ce but. Il a blâmé ces hypocrites (Jean 5:40, 43) parce qu'ils étaient prêts à gâcher leur vie en se fiant à n'importe quel charlatan venant en son propre nom, sans approbation ni autorité divine pour cette œuvre, alors qu'ils "ne voulaient pas venir à lui pour avoir la vie", bien qu'il vînt au nom de son Père et possédât le sceau et l'autorisation d'exercer son art pour la guérison des pauvres âmes.
Celui qui a blâmé ceux qui ne venaient pas ne sera pas (et ne peut être) irrité contre toi qui viens à lui. C’est là sa vocation ; or, si les hommes chassent parfois les clients, ils les invitent généralement à entrer dans leurs boutiques. Lorsque le Christ était sur terre, il a expliqué pourquoi il fréquentait tant les publicains et les pécheurs, et si peu les pharisiens : c’est qu’il y avait davantage à faire auprès des premiers (Matthieu 9:11-12). Les hommes s’installent là où ils pensent que les affaires seront les plus prospères.
Le Christ est venu pour être le médecin des âmes malades. Les pharisiens se croyaient si bien portants que le Christ comprit qu’il aurait peu à faire parmi eux ; il se consacra donc à ceux qui étaient davantage conscients de leur maladie. Si toi, pauvre âme, tu es parvenue à rentrer en toi-même au point de gémir sous le poids de ta maudite hypocrisie, et si tu adresses ces gémissements au ciel dans une prière pour obtenir l’aide du Christ, alors ton médecin viendra bientôt à toi ; n’en doute jamais.
Depuis son ascension, il n’a pas abandonné sa vocation ; il continue d’exercer son ministère avec autant de zèle que jamais. Nous le voyons dispenser ses conseils depuis le ciel dans ce remède excellent adressé à Laodicée, lui indiquant la marche à suivre pour guérir de cette maladie même qu’est l’hypocrisie : "Je te conseille d’acheter de moi de l’or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche ; et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu", etc. (Apocalypse 3:18). C’est comme s’il avait dit : "Laodicée, tu fais commerce de marchandises trompeuses ; tu te leurres toi-même et tu trompes les autres en prenant les apparences pour la réalité et les grâces contrefaites pour les vraies. Ton or n’est que scorie, tes vêtements ne sont que des haillons pourris qui, loin de la cacher, exposent ta honte. Viens à moi : tu obtiendras ce qu’il te faut, et bien mieux encore, à moindre coût."
Car, bien qu’il soit ici question d’achat, il ne s’agit rien de moins que de venir avec l’esprit de l’acheteur, en estimant le Christ et sa grâce à un prix tel que, s’il fallait les acquérir (fût-ce au prix de tout l’argent de ta bourse ou même du sang de tes veines), tu voudrais les posséder ; et tu ne rentrerais pas chez toi en te plaignant d’avoir été lésé. C’est l’âme altérée qui sera rassasiée ; veille seulement à ce que ta soif soit authentique et profonde.
Veille à ce que ta soif soit authentique : une soif du cœur, et non une simple soif de la conscience. Ce ne sont pas les mêmes ardeurs qui suscitent l'une et l'autre. Le feu de l'enfer peut embraser la conscience, au point de pousser le pécheur coupable à désirer le sang du Christ pour apaiser le tourment que la colère de Dieu a allumé en son sein ! Mais c'est le feu du ciel, et lui seul, qui engendre dans le cœur une chaleur bienfaisante, s'épanouissant en un ardent désir de l'âme pour le Christ et son Esprit, accompagné de la douce rosée rafraîchissante de la grâce, capable d'apaiser et d'éteindre le feu de la convoitise et du péché.
Veille à ce que ta soif soit profonde. Les médecins nous parlent d'une soif qui provient de la sécheresse de la gorge et non d'une chaleur intérieure intense de l'estomac ; une telle soif peut être apaisée par un simple gargarisme que l'on recrache sans l'avaler. Or, il en va souvent de même pour ceux qui écoutent la prédication de l'Évangile. Il arrive que l'âme des hommes et des femmes soit brièvement touchée par une étincelle enflammant leurs affections lorsqu'ils entendent la Parole ; ils expriment alors soudainement un désir pour Christ et sa grâce, donnant l'impression qu'ils vont s'élancer sans tarder vers le ciel. Mais, comme il ne s'agit que d'élans passagers et de velléités fragiles (et non de volontés fermes ou de désirs profonds), cette ferveur retombe vite et la soif s'éteint. Ils goûtent une douceur passagère en écoutant un sermon sur Christ; douceur qu'ils recrachent presque aussitôt rentrés chez eux, se satisfaisant de ce peu sans jamais chercher à jouir davantage de Lui.
Efforce-toi donc d'acquérir une conscience si profonde de ta propre misère due à ton hypocrisie, et de l'excellence du Christ (en raison de la plénitude de grâce qui est en lui et qui le rend capable de te guérir de ton mal) que, tout comme un homme en proie à une soif intense ne peut se satisfaire d'autre chose que de boisson (et non d'une simple gorgée, mais d'une rasade pleinement désaltérante, quel qu'en soit le prix), tu ne te laisses séduire par rien d'autre que le Christ et sa grâce sanctifiante ; ni par des dons, ni par des professions de foi, ni même par le pardon lui-même, s'il pouvait être dissocié de la grâce ; non, pas même par une simple aspersion de grâce ; mais que tu aspires à des torrents entiers, capables de te purifier totalement et de te libérer de cette convoitise maudite qui t'accable si douloureusement à présent.
Une telle disposition d’esprit te placerait sous le bénéfice de la promesse, cette garantie du ciel selon laquelle tu ne perdras pas le fruit de ton aspiration. Si tu réclamais de l’argent et de l’or, ou si tu recherchais quelque jouissance terrestre avec une telle ferveur, tu pourrais bien épuiser ton souffle et tes efforts en vain. Dieu pourrait te laisser hurler, tel le mauvais riche, au sein de l’enfer et au milieu des flammes allumées par ta convoitise, sans t’accorder la moindre goutte de ce rafraîchissement pour ta langue que tu désires pourtant avec une telle véhémence. Mais si c’est le Christ et sa grâce que tu recherches, et qu’il te faut absolument posséder, alors, en vérité, tu les obtiendras. "Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés !" (Matthieu 5:6).
Exhortation à ceux qui, à l'épreuve, se révèlent sincères, à serrer autour d'eux la ceinture de la vérité, accompagnée d'indications pour sa mise en pratique quotidienne.
Seconde catégorie. J'en viens à la seconde catégorie, celle de la conscience, qui, après un examen attentif, rend un témoignage favorable à leur sincérité, attestant que leur cœur est vrai et droit. Le conseil que je tiens à leur laisser est de serrer étroitement autour d'eux cette ceinture, en la mettant en œuvre et en la pratiquant chaque jour. Serre cette ceinture, dis-je, tout contre toi ; autrement dit, veille avec soin à marcher dans la pratique et l'exercice quotidiens de ta droiture.
Considère chaque matin que tu n'es pas vêtu tant que cette ceinture n'est pas nouée. Le proverbe dit vrai : « Qui n'est pas ceint n'est pas béni. » Tu ne peux tenir compagnie à Dieu le jour où tu manques de sincérité. Si Abraham veut marcher avec Dieu, il doit être intègre ; et toi, peux-tu vivre une journée sans sa compagnie ? Rachel a payé cher ses mandragores, puisqu'elle a dû se séparer de son mari pour les obtenir. Plus mauvais encore est le marché que conclut l'âme qui, pour acquérir un avantage mondain, sacrifie sa sincérité ; car une fois celle-ci perdue, Dieu ne tarde pas à se retirer. Et tout comme tu ne peux marcher avec Dieu, tu ne peux espérer aucune bénédiction de sa part.
Les promesses sont comme un vase de parfum précieux, conservé pour être répandu sur la tête de l'homme droit : "Mes paroles ne font-elles pas du bien à celui qui marche avec droiture ?" (Michée 2:7). Il est assurément périlleux de s'engager sur une voie où l'on ne trouve aucune parole de Dieu pour nous souhaiter bonne route. Certains sont si superstitieux que, si un lièvre leur coupe le chemin, ils font demi-tour et n'avancent plus de la journée ; mais il faut de l'audace pour oser poursuivre sa route lorsque la parole de Dieu se dresse en travers du chemin.
Là où la Parole ne bénit pas, elle maudit ; là où elle ne promet pas, elle menace. L'âme qui vit dans la droiture et cherche à plaire à Dieu est en sécurité. Elle est semblable au voyageur vaquant à ses occupations légitimes durant le jour ; si un mal ou une perte survient, Dieu le soutiendra. La promesse est de son côté et, en l'invoquant, il peut recouvrer ce qu'il a perdu auprès de Dieu, qui s'est engagé à le préserver de tout dommage. Voir à ce sujet le Psaume 84:11. Toutefois, ce sont des directives, et non des mobiles, que je me propose de donner ici.
1er conseil. Si tu veux marcher dans la pratique de ta sincérité, marche sous le regard de Dieu. Cette parole de Luther est on ne peut plus vraie : "Tous les commandements sont contenus dans le premier. "Car", dit-il, "tout péché est un mépris de Dieu ; ainsi, nous ne pouvons transgresser aucun autre commandement sans transgresser le premier. Nous concevons des pensées erronées au sujet de Dieu avant d'agir mal envers Lui."
C’est ce que Dieu recommanda à Abraham comme étant d’une importance capitale; un moyen souverain de préserver sa sincérité : "Marche devant moi, et sois intègre" (Genèse 17:1). C’est ce qui permit à Moïse de garder la ceinture de la droiture bien serrée autour de ses reins : il ne se laissa ni corrompre par les trésors de l’Égypte, ni intimider au point de perdre sa sincérité face à la colère d’un roi si puissant ; car "il tint bon, comme voyant celui qui est invisible" (Hébreux 11:27). Il avait sous les yeux quelqu’un de plus grand que Pharaon, et c’est ce qui le maintint dans la droiture.
Marche, ô chrétien, en gardant à l'esprit l'omniscience de Dieu. C'est une pensée qui affermit la conduite. Dis à ton âme: "Prends garde, Dieu te voit. C'est en secret, "sous la rose", comme dit l'adage, que l'on complote une trahison, lorsque les sujets croient être hors de portée de l'oreille de leur roi ; mais s'ils savaient que le souverain se trouve sous la fenêtre ou derrière les tentures, leurs propos seraient plus loyaux. C'est ce qui rendait David si intègre dans sa marche : "J'ai gardé tes ordonnances et tes préceptes, car toutes mes voies sont devant toi" (Psaume 119:168).
Si la chaise vide d'Alexandre, que ses capitaines plaçaient devant eux lorsqu'ils tenaient conseil, en imposait tant à ces derniers qu'elle les maintenait dans la discipline, quel effet produirait sur nous le regard de Dieu fixé droit dans nos yeux ? Les Juifs couvrirent le visage du Christ avant de le frapper. L'hypocrite agit de même : il se dit d'abord en son cœur que "Dieu ne voit pas", ou du moins oublie-t-il qu'Il voit, et il ose alors pécher contre Lui (Marc 14:60). Il ressemble à cet oiseau insensé qui enfouit sa tête dans les roseaux et se croit à l'abri de l'oiseleur, s'imaginant que, puisqu'il ne le voit pas, lui non plus ne peut le voir. Augustin a dit : "Je peux te dérober à ma vue, mais non me soustraire à la tienne."
Tu peux, pauvre créature, occulter Dieu par ton ignorance et ton athéisme au point de ne plus Le voir, mais tu ne saurais te cacher de telle sorte qu'il ne te voie pas. "Toutes choses sont nues et découvertes aux yeux de celui à qui nous devons endre compte" (Hébreux 4:13). Souviens-toi que tu as affaire à Dieu dans tout ce que tu fais, que tu sois à l'atelier ou dans ta chambre, à l'église ou au marché ; et lui aussi aura affaire à toi, car il te voit sous tous les angles et sait d'où tu viens lorsque, tel Guéhazi devant son maître, tu entres en sa présence et te tiens avec une feinte humilité pour l'adorer, comme si tu n'avais été nulle part ailleurs.
Il peut alors te révéler tes pensées et, sans avoir besoin de les extorquer par tes aveux, les exposer clairement devant toi ; oui, ces pensées qui t'ont quitté, tout comme le rêve de Nabuchodonosor s'était effacé de sa mémoire, et dont tu as oublié la teneur (ce que tu pensais à tel moment, en tel lieu, il y a quarante ou cinquante ans), Dieu les garde toutes dans la lumière de sa face, telles des poussières dans les rayons du soleil ; et il peut (oui, il le fera) te les montrer de telle sorte qu'elles hanteront ta conscience et t'épouvanteront, tout comme le spectre de Jean-Baptiste hanta Hérode.
Marche en gardant à l'esprit la providence de Dieu et la sollicitude qu'il te porte. Lorsque Dieu ordonne à Abraham d'être intègre, il affermit sa foi en Lui : "Je suis le Dieu Tout-Puissant ; marche devant moi et sois intègre" ; comme s'il avait dit : "Agis pour moi, et je prendrai soin de toi." Dès que nous commençons à mettre en doute la sollicitude de Dieu à notre égard, notre sincérité vacille dans notre marche devant Lui. L'hypocrisie trouve sa source dans la méfiance et la crainte jalouse. Si l'âme n'ose pas s'appuyer sur Dieu, elle ne peut lui rester fidèle bien longtemps. Abraham se méfiait d'Abimélec ; c'est pourquoi il usa de dissimulation envers lui. Nous agissons de même avec Dieu. Nous doutons de sa sollicitude, puis nous comptons sur notre propre habileté et cherchons à pourvoir nous-mêmes à nos besoins. "Lève-toi, fais-nous des dieux", disaient-ils, "car nous ne savons pas ce qu'est devenu Moïse."
Les Juifs incrédules, au mépris du commandement de Dieu, conservent la manne jusqu'au lendemain (Exode 16:19). Et pourquoi ? Parce qu'ils manquaient de foi pour s'en remettre à Lui pour le repas suivant. C'est là la vieille arme dont le diable s'est toujours servi pour ébranler la sincérité du chrétien : "Maudis Dieu, et meurs", dit-il à Job par la bouche de sa femme. Comme si elle avait dit : "Quoi ! Tiens-tu encore, pour Dieu, la forteresse de ta sincérité ?"
Les capitaines estiment pouvoir capituler lorsqu'aucun secours ne leur parvient, et les sujets considèrent que si le prince ne les protège pas, ils ne sont pas tenus de le servir. Tu languis depuis si longtemps dans l'affliction, étroitement assiégé par les chagrins de toutes parts, sans qu'aucune nouvelle ne te parvienne du ciel témoignant du souci que Dieu a de toi ; alors, "maudis Dieu, et meurs".
Le Christ a vu Satan employer ce même stratagème pour l'éloigner de sa fidélité envers son Père, lorsqu'il l'a incité à transformer des pierres en pain. Nous voyons donc combien il est important d'affermir notre foi dans la sollicitude et la providence de Dieu pour notre subsistance et notre protection ; c'est pourquoi Dieu a pris des dispositions si abondantes pour bannir tout doute et toute crainte à ce sujet du cœur de son peuple. Les promesses sont disposées avec tant de justesse que, telles des havres de paix, quelle que soit la côte que nous longeons ou la situation dans laquelle nous nous trouvons, si une tempête éclate en mer ou si un ennemi nous poursuit, nous pouvons trouver refuge dans l'une ou l'autre d'entre elles et être en sécurité ; et une seule suffirait à nos besoins, si nous n'en trouvions pas d'autres : "Car les yeux de l'Éternel parcourent toute la terre, pour soutenir ceux dont le cœur est tout entier à lui" (2 Chroniques 16:9).
Dieu ne charge pas d'autres personnes de veiller ; ce sont ses propres yeux qui montent la garde. Cette vigilance exercée auprès de l'enfant, telle celle d'une mère, illustre le caractère immédiat de sa providence. Ce que l'on dit de Canaan dans le Deutéronome (11:12) : "C'est un pays dont l'Éternel, ton Dieu, prend soin ; les yeux de l'Éternel, ton Dieu, sont continuellement sur lui " peut s'appliquer aux âmes sincères : elles forment un peuple dont Dieu a le souci et sur lequel ses yeux sont sans cesse posés.
Il est écrit aussi que "ses yeux parcourent toute la terre" ; c'est là la vigilance de sa providence. Aucun danger, aucune tentation ne le prend au dépourvu ; tout comme une sentinelle fidèle fait continuellement sa ronde, les yeux de Dieu parcourent tout. "Celui qui garde Israël", c'est-à-dire l'âme sincère, le véritable "Israélite", "ne sommeillera ni ne dormira" (Psaume 121:4). Autrement dit, ni peu ni beaucoup : il ne connaîtra ni le somme léger du jour ni le sommeil profond de la nuit. Deux termes sont employés ici : l'un désigne le court repos pris durant les heures chaudes de la journée, et l'autre, le sommeil plus profond de la nuit.
La sollicitude de Dieu s'étend sur toute la terre ; elle est universelle. C'est une providence qui englobe tout et qui veille sans relâche : aucune âme sincère n'est exclue du champ de sa bienveillance. Il les connaît tous individuellement, et chacun bénéficie de la même sollicitude. Nous défigurons le beau visage de la providence divine lorsque nous imaginons que Dieu porte un regard ou une attention plus particulière à l'un qu'à l'autre.
L'efficacité de sa sollicitude et de sa providence se manifeste par sa puissance déployée en faveur des siens. Ses yeux ne parcourent pas la terre simplement pour repérer les dangers et nous en avertir, à la manière d'une sentinelle qui réveille la ville à l'approche de l'ennemi sans pouvoir la protéger de sa fureur. Un enfant pourrait le faire ; les oies du Capitole l'ont fait pour Rome. Mais Dieu ne veille pas pour nous signaler les dangers, mais pour nous en délivrer. Les saints sont nécessairement un "peuple heureux", car ils sont un "peuple sauvé par le Seigneur" (Deutéronome 33:29). Dieu ne se contente pas de voir ; il combat aussi par son regard. Il a jeté sur les Égyptiens un regard tel qu'il a retourné la mer contre eux, entraînant leur perte.
2e conseil. Si tu veux agir en toute sincérité, efforce-toi d'agir par amour et non par crainte. Oh ! la crainte servile et la sincérité ne peuvent cohabiter. Si l'une croît, l'autre décline inévitablement. Vois leur opposition dans 2 Timothée 1:7 : "Car ce n'est pas un esprit de timidité que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d'amour et de sagesse"; c'est-à-dire de sincérité. L'apôtre sous-entend ici que la crainte est faiblesse et impuissance : elle se laisse aisément détourner de Dieu, de sa vérité et de son service. Elle dénote aussi un manque de droiture : on ne saurait confier une tâche importante à celui qui est ainsi dominé. L'esclave, bien qu'il travaille dur (car il n'a guère d'autre choix), se laisse vite entraîner dans un complot contre son maître, parce qu'il le hait tout en le craignant.
Nous observons cela non seulement chez les Turcs, contre qui les chrétiens, réduits à l'état d'esclaves absolus sur leurs galères, rachètent souvent leur liberté en égorgeant leurs maîtres tyranniques lorsqu'ils entrevoient une occasion favorable, mais aussi dans les royaumes où les sujets craignent leurs princes plus qu'ils ne les aiment. Avec quelle empressement ils appellent un autre sur le trône ou accueillent quiconque vient les courtiser ! Ainsi, celui qui est poussé par la pointe de l'épée de la colère divine, plutôt qu'attiré par les liens de son amour, se montrera inconstant et infidèle envers Dieu. Israël en est un exemple sans égal : "Lorsqu'il les frappait de mort, ils le cherchaient... ils le flattaient de la bouche et lui mentaient de la langue ; leur cœur n'était pas ferme envers lui" (Psaume 78:34, 37).
Ils craignaient Dieu tout en chérissant leurs convoitises ; aussi livraient-ils sans cesse Sa gloire à ces dernières, tout comme Hérode livra la tête de Jean (qu’il craignait) entre les mains de celle qu’il aimait. En vérité, cette crainte servile habite trop souvent le cœur des saints ; sans quoi, Dieu n’aurait pas si souvent recours au fouet. Nous voyons Dieu réprimander son peuple à ce sujet et attribuer sa sévérité à cet esprit servile qui les anime : "Israël est-il un serviteur ? Est-il un esclave né dans la maison ? Pourquoi est-il livré au pillage ?" (Jérémie 2:14).
C’est comme si Dieu disait : "Pourquoi dois-je te traiter, toi qui es mon enfant bien-aimé, avec autant de rudesse que s’il s’agissait d’un serviteur ou d’un esclave, en abattant coup sur coup sur ton dos de si lourds châtiments ?" Veux-tu en connaître la raison ? Lis le verset 17 : "N’est-ce pas là ce que tu t’es attiré en abandonnant l’Éternel, ton Dieu, alors qu’il te guidait dans la voie ?" Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même si j’agis ainsi avec toi, d’une manière inhabituelle. Si l’enfant oublie sa noblesse de cœur et que seuls les coups ont prise sur lui, alors le père doit le traiter selon cet esprit servile. Lorsque Dieu guidait Israël, tel un père conduisant son enfant avec amour, le peuple se détournait de lui ; puisqu’ils refusaient de se laisser guider par l’amour, il n’est pas étonnant qu’il les contraigne par la crainte.
Ô chrétien, agis davantage par amour, et tu t'épargneras de voir Dieu t'effrayer avec son fouet. L'amour te maintiendra proche de Lui et fidèle. La nature même de l'amour est de "ne pas chercher son propre intérêt" (1 Corinthiens 13:5) ; et qu'est-ce qu'être sincère, sinon pour le chrétien de chercher les intérêts du Christ plutôt que les siens ? Jonathan aimait tendrement David. Cet amour le poussa à s'attirer la colère de son père et à renoncer aux espoirs d'un royaume qui lui était destiné, à lui et à sa postérité, plutôt que de trahir son ami. Lot préféra livrer ses filles à la luxure des habitants de Sodome plutôt que de livrer ses hôtes. Samson ne put cacher à Dalila, qu'il aimait, le grand secret de sa force, bien que le lui révéler lui coûtât la vie. L'amour est le grand vainqueur du monde. Ainsi, ton âme s'enflammera d'amour pour le Christ : tu délaisseras tout intérêt terrestre plutôt que de compromettre, ne serait-ce qu'un peu, son honneur.
Abraham n'a pas porté plus volontiers le couteau du sacrifice à la gorge du bélier pour sauver la vie de son cher Isaac, que tu ne seras prêt à sacrifier ta propre vie pour préserver ta sincérité. L'amour est comparé au feu ; sa nature est d'assimiler à lui-même tout ce qui l'approche, ou de le consumer. Il transforme tout en feu ou en cendres. Rien de ce qui est hétérogène ne peut longtemps subsister aux côtés de sa nature simple et pure. Ainsi, l'amour pour le Christ ne tolérera pas la présence, en son sein, de quoi que ce soit qui porte atteinte au Christ. Il finira par réduire ou par rejeter cette chose, qu'il s'agisse de plaisir, de profit ou de toute autre chose.
Abraham, qui aimait Agar et Ismaël à leur juste place, les a chassés tous deux dès lors que l'une a commencé à défier sa maîtresse et que l'autre a entrepris de railler et de se moquer d'Isaac. L'amour pour le Christ ne te permettra pas de prendre parti pour quoi que ce soit contre le Christ ; il t'incitera au contraire à te ranger à ses côtés contre quiconque s'oppose à lui, et, ce faisant, ta sincérité demeurera hors de danger.