dimanche 20 septembre 2026

Le chrétien en armure complète, par William Gurnall, 62e partie

 

Instructions à l'intention de ceux qui, à éprouvés, se révèlent insincères et hypocrites.

Première catégorie. Je m'adresse d'abord à ceux qui, lors de cet examen, sont confondus; ceux dont la conscience, après avoir été sondée, les condamne comme hypocrites. Les preuves qui s'élèvent contre eux sont si claires et si puissantes que leur conscience ne peut résister ; elle leur dit sans détour : "Si tels sont les signes de la sincérité, alors vous êtes des hypocrites." L'usage que je souhaite faire de cet examen, pour votre bien, est de vous donner un conseil : que faire en pareille situation pour devenir sincère ?

1. Conseil. Laisse ton cœur être profondément touché par ton état lamentable actuel. Il n'y a aucun espoir de guérison tant que tu n'es pas poussé à prendre conscience et à ressentir ta condition déplorable. On ne peut administrer de remède tant que le patient dort ; or, cette maladie a pour nature d'alourdir les paupières de l'âme et de la plonger dans une sorte de sommeil de la conscience. Cela provient des pensées flatteuses que l'hypocrite entretient à son propre sujet, fondées sur certaines pratiques religieuses qu'il accomplit avec plus de zèle que les autres. Ces pensées montent de son cœur trompeur comme des vapeurs agréables s'élevant de l'estomac vers la tête, engourdissant ses sens spirituels dans une forme de torpeur et suscitant même des rêves séduisants qui le bercent de vains espoirs et de fausses joies; des illusions qui s'évanouissent dès qu'il se réveille et revient à la réalité. 

Les pharisiens, ces hypocrites les plus notoires de leur temps, étaient profondément endormis dans l'orgueil et une assurance charnelle ; ils méprisaient le monde entier par rapport à eux-mêmes, ne craignant pas de se recommander à Dieu, voire de se préférer aux autres : "Ô Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme ce publicain"; comme s'ils voulaient dire à Dieu qu'ils s'attendaient à recevoir de sa part plus d'égards que ces autres, qu'ils jugeaient bien inférieurs à eux !

C'est pourquoi le Christ, dans ses rapports avec cette génération d'hommes orgueilleux, adopte un ton inhabituel. Sa voix, qui pour d'autres était calme et douce, retentit comme le tonnerre éclatant des nuées lorsqu'il s'adresse à eux. Que de coups terribles, presque simultanés, s'abattent sur leurs têtes dans ce même chapitre, sortant de la bouche de notre Sauveur doux et bienveillant : "Malheur à vous, scribes et pharisiens" (Matthieu 23). Le Christ lance contre eux pas moins de huit "malheurs", telle une salve de mitraille, afin que, par cette accumulation, il manifeste non seulement la certitude de la damnation de l'hypocrite, mais aussi la gravité particulière de son sort ; et pourtant, combien d'entre eux voyons-nous s'éveiller et se convertir grâce à ces prédications percutantes ?

Il en existait certes quelques-uns, pour que la maladie ne parût pas incurable ; mais en très petit nombre, afin que nous tremblions d'autant plus à l'idée d'en être atteints ou de la laisser prendre le dessus sur nous. Pierre apprit de son Maître comment traiter l'hypocrite. Face à Simon le Magicien, chez qui ce mal était profondément enraciné, il trempe pour ainsi dire ses paroles dans le vinaigre et le fiel : "Tu n'as ni part ni lot à cette affaire, car ton cœur n'est pas droit devant Dieu" (Actes 8:21). C'est là qu'il fait porter tout le poids de son accusation : Simon portait en lui un cœur hypocrite, ce qui était mille fois pire que le trafic de choses sacrées qu'il voulait faire, bien que celui-ci fût déjà fort odieux.

Ce n'était pas seulement cet acte en soi, mais ce qui en émanait, c'est à dire un cœur intérieurement corrompu et faux, que Dieu permit à Pierre de discerner grâce à un don spirituel extraordinaire, qui révéla qu'il était "dans le fiel de l'amertume et dans les liens de l'iniquité" ; il n'avait sur les âmes damnées de l'enfer qu'un seul avantage : celles-ci étaient dans le feu, tandis que lui n'était que dans les liens de l'iniquité, tel un fagot lié et prêt pour le brasier, mais non encore jeté dedans ; elles, étaient sans espoir, alors qu'il lui en restait assez pour envisager un "peut-être" : celui de voir la pensée de son cœur pardonnée.

Pour ne citer qu'un dernier exemple, celui d'une Église tout entière : Laodicée l'hypocrite. L'Esprit de Dieu s'adresse à elle avec plus de sévérité qu'aux autres ; car, bien qu'il ait reproché à ces dernières certains manquements particuliers, il y trouvait néanmoins quelque chose à reconnaître et à louer. Mais chez elle, en proie à la suffisance, car ce levain de l'hypocrisie a naturellement pour effet de gonfler l'orgueil, il ne mentionne rien de bon ; il craint en effet d'alimenter cette disposition déjà excessive et d'émousser ainsi la vigueur du reproche, qui constituait pourtant le seul moyen susceptible de la ramener à la vie. Tout ce qui incline au sommeil est mortel pour qui souffre de léthargie ; tout ce qui flatte ou dorlote est dangereux pour les hypocrites. On dit parfois que le moyen le plus sûr de guérir une léthargie est de la transformer en fièvre.

Certes, la manière la plus sûre de traiter l'hypocrite est de le faire passer de sa fausse paix à une conscience profonde de sa véritable misère. Que ce soit donc là ta première tâche. Mesure la gravité de ton péché et revêts ton âme d'un habit de deuil à son sujet. Lorsqu'une personne était déclarée impure par le prêtre chargé de juger les cas de lèpre, le lépreux ainsi convaincu devait déchirer ses vêtements, se découvrir la tête, se couvrir la lèvre supérieure (autant de gestes propres au deuil) et crier : "Impur ! Impur !" (Lévitique 13:45). Fais de même : en véritable affligé, assieds-toi et lamente-toi sur ce fléau qui ronge ton cœur. Crie avec amertume : "Impur ! Je suis impur !" (Ézéchiel 15:17).

En raison de ton cœur hypocrite, tu n'es pas digne de t'approcher de Dieu ou de ses saints ; tu devrais, tel le lépreux, en être tenu à l'écart. Si tu étais affligé d'une maladie si répugnante qu'elle souillerait le siège où tu t'assieds et le lit où tu couches, et qu'elle répandrait une telle impureté sur tout ce dont tu t'approches (jusque dans la nourriture que tu manges et la coupe dans laquelle tu bois) au point de faire fuir chacun loin de ta compagnie infecte, quelle ne serait pas ta tristesse, assis, seul et désolé, à songer à ta misérable condition !

C'est dans un tel état que ton hypocrisie te plonge. C'est un fléau plus odieux aux yeux de Dieu que ne le serait une telle maladie aux yeux des hommes. Telle une plaie immonde, il s'infiltre à travers tous les devoirs et les belles apparences dont tu tentes de le couvrir ; il les souille, toi y compris, si bien que Dieu accepterait tout aussi volontiers une offrande venant de la main du diable que de la tienne, tant que tu persistes dans l'hypocrisie.  

En outre, si les saints de Dieu (auprès de qui tu jouis peut-être d'assez de crédit pour être admis en leur compagnie dès à présent) venaient à te connaître, ils te rejetteraient tout autant que celui sur qui ils verraient les marques de la peste. Mais si ta maladie restait ignorée jusqu'à ta mort, te permettant ainsi de préserver ta réputation parmi eux (au point même, peut-être, qu'ils te croient un saint au moment de ton trépas), cela te procurerait-il quelque satisfaction en enfer de savoir qu'ils disent du bien de toi sur terre ? "Ô pauvre Aristote," disait quelqu'un, "on te loue là où tu n'es pas, et l'on te brûle là où tu es !" Il voulait dire par là que c'était une bien maigre consolation pour ce grand philosophe païen d'être admiré par des érudits qui ont perpétué sa renommée de génération en génération, alors qu'il est, dans le même temps, malheureux dans l'autre monde. Il en va de même pour toi, pauvre hypocrite, rangé parmi les saints sur terre mais châtié parmi les démons en enfer!

2. Conseil. Lorsque ton cœur est profondément affecté par le péché et la misère de son hypocrisie, tu dois être convaincu de ton impuissance à te guérir toi-même. L’hypocrisie est semblable à une plaie fistuleuse : elle peut sembler bénigne en raison de son orifice étroit, mais elle compte parmi les blessures les plus difficiles à soigner, car il est ardu d’en atteindre le fond. Prends garde que ton cœur ne te trompe. Il s’empressera de promettre de ne plus mentir, de ne plus être faux ni hypocrite ; mais écoute le sage qui te conseille de ne pas te fier à ses dires : "Celui qui se fie à son propre cœur est un insensé."

Que de gens meurent pour avoir rechigné à faire l’effort et la dépense de consulter un médecin compétent dès le début ! Garde-toi des résolutions et des réformes que tu entreprendrais par tes propres moyens. Le péché est comme les écrouelles : seul Dieu, et non nous-mêmes, peut le guérir. Quiconque s’obstine à vouloir rafistoler son propre cœur sans chercher de l’aide auprès du Ciel découvrira finalement qu’en colmatant une brèche, il en ouvre deux pires encore, et que, là où il se repent d'un seul péché, il tombera entre les mains de bien d'autres péchés plus dangereux.

3. Conseil. Tourne-toi vers le Christ, ce médecin sur la compétence et la fidélité duquel tu t'en remettras entièrement pour ta guérison. Si tu dois périr, sois résolu à périr sur le seuil de sa porte. Mais pour ton réconfort, sache que jamais personne dont il a entrepris la guérison n'a péri entre ses mains ; jamais non plus il n'a refusé de soigner celui qui venait à lui dans ce but. Il a blâmé ces hypocrites (Jean 5:40, 43) parce qu'ils étaient prêts à gâcher leur vie en se fiant à n'importe quel charlatan venant en son propre nom, sans approbation ni autorité divine pour cette œuvre, alors qu'ils "ne voulaient pas venir à lui pour avoir la vie", bien qu'il vînt au nom de son Père et possédât le sceau et l'autorisation d'exercer son art pour la guérison des pauvres âmes. 

Celui qui a blâmé ceux qui ne venaient pas ne sera pas (et ne peut être) irrité contre toi qui viens à lui. C’est là sa vocation ; or, si les hommes chassent parfois les clients, ils les invitent généralement à entrer dans leurs boutiques. Lorsque le Christ était sur terre, il a expliqué pourquoi il fréquentait tant les publicains et les pécheurs, et si peu les pharisiens : c’est qu’il y avait davantage à faire auprès des premiers (Matthieu 9:11-12). Les hommes s’installent là où ils pensent que les affaires seront les plus prospères.

Le Christ est venu pour être le médecin des âmes malades. Les pharisiens se croyaient si bien portants que le Christ comprit qu’il aurait peu à faire parmi eux ; il se consacra donc à ceux qui étaient davantage conscients de leur maladie. Si toi, pauvre âme, tu es parvenue à rentrer en toi-même au point de gémir sous le poids de ta maudite hypocrisie, et si tu adresses ces gémissements au ciel dans une prière pour obtenir l’aide du Christ, alors ton médecin viendra bientôt à toi ; n’en doute jamais.

Depuis son ascension, il n’a pas abandonné sa vocation ; il continue d’exercer son ministère avec autant de zèle que jamais. Nous le voyons dispenser ses conseils depuis le ciel dans ce remède excellent adressé à Laodicée, lui indiquant la marche à suivre pour guérir de cette maladie même qu’est l’hypocrisie : "Je te conseille d’acheter de moi de l’or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche ; et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu", etc. (Apocalypse 3:18). C’est comme s’il avait dit : "Laodicée, tu fais commerce de marchandises trompeuses ; tu te leurres toi-même et tu trompes les autres en prenant les apparences pour la réalité et les grâces contrefaites pour les vraies. Ton or n’est que scorie, tes vêtements ne sont que des haillons pourris qui, loin de la cacher, exposent ta honte. Viens à moi : tu obtiendras ce qu’il te faut, et bien mieux encore, à moindre coût."

Car, bien qu’il soit ici question d’achat, il ne s’agit rien de moins que de venir avec l’esprit de l’acheteur, en estimant le Christ et sa grâce à un prix tel que, s’il fallait les acquérir (fût-ce au prix de tout l’argent de ta bourse ou même du sang de tes veines), tu voudrais les posséder ; et tu ne rentrerais pas chez toi en te plaignant d’avoir été lésé. C’est l’âme altérée qui sera rassasiée ; veille seulement à ce que ta soif soit authentique et profonde.

Veille à ce que ta soif soit authentique : une soif du cœur, et non une simple soif de la conscience. Ce ne sont pas les mêmes ardeurs qui suscitent l'une et l'autre. Le feu de l'enfer peut embraser la conscience, au point de pousser le pécheur coupable à désirer le sang du Christ pour apaiser le tourment que la colère de Dieu a allumé en son sein ! Mais c'est le feu du ciel, et lui seul, qui engendre dans le cœur une chaleur bienfaisante, s'épanouissant en un ardent désir de l'âme pour le Christ et son Esprit, accompagné de la douce rosée rafraîchissante de la grâce, capable d'apaiser et d'éteindre le feu de la convoitise et du péché. 

Veille à ce que ta soif soit profonde. Les médecins nous parlent d'une soif qui provient de la sécheresse de la gorge et non d'une chaleur intérieure intense de l'estomac ; une telle soif peut être apaisée par un simple gargarisme que l'on recrache sans l'avaler. Or, il en va souvent de même pour ceux qui écoutent la prédication de l'Évangile. Il arrive que l'âme des hommes et des femmes soit brièvement touchée par une étincelle enflammant leurs affections lorsqu'ils entendent la Parole ; ils expriment alors soudainement un désir pour Christ et sa grâce, donnant l'impression qu'ils vont s'élancer sans tarder vers le ciel. Mais, comme il ne s'agit que d'élans passagers et de velléités fragiles (et non de volontés fermes ou de désirs profonds), cette ferveur retombe vite et la soif s'éteint. Ils goûtent une douceur passagère en écoutant un sermon sur Christ; douceur qu'ils recrachent presque aussitôt rentrés chez eux, se satisfaisant de ce peu sans jamais chercher à jouir davantage de Lui. 

Efforce-toi donc d'acquérir une conscience si profonde de ta propre misère due à ton hypocrisie, et de l'excellence du Christ (en raison de la plénitude de grâce qui est en lui et qui le rend capable de te guérir de ton mal) que, tout comme un homme en proie à une soif intense ne peut se satisfaire d'autre chose que de boisson (et non d'une simple gorgée, mais d'une rasade pleinement désaltérante, quel qu'en soit le prix), tu ne te laisses séduire par rien d'autre que le Christ et sa grâce sanctifiante ; ni par des dons, ni par des professions de foi, ni même par le pardon lui-même, s'il pouvait être dissocié de la grâce ; non, pas même par une simple aspersion de grâce ; mais que tu aspires à des torrents entiers, capables de te purifier totalement et de te libérer de cette convoitise maudite qui t'accable si douloureusement à présent.

Une telle disposition d’esprit te placerait sous le bénéfice de la promesse, cette garantie du ciel selon laquelle tu ne perdras pas le fruit de ton aspiration. Si tu réclamais de l’argent et de l’or, ou si tu recherchais quelque jouissance terrestre avec une telle ferveur, tu pourrais bien épuiser ton souffle et tes efforts en vain. Dieu pourrait te laisser hurler, tel le mauvais riche, au sein de l’enfer et au milieu des flammes allumées par ta convoitise, sans t’accorder la moindre goutte de ce rafraîchissement pour ta langue que tu désires pourtant avec une telle véhémence. Mais si c’est le Christ et sa grâce que tu recherches, et qu’il te faut absolument posséder, alors, en vérité, tu les obtiendras. "Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés !" (Matthieu 5:6).

Exhortation à ceux qui, à l'épreuve, se révèlent sincères, à serrer autour d'eux la ceinture de la vérité, accompagnée d'indications pour sa mise en pratique quotidienne.

Seconde catégorie. J'en viens à la seconde catégorie, celle de la conscience, qui, après un examen attentif, rend un témoignage favorable à leur sincérité, attestant que leur cœur est vrai et droit. Le conseil que je tiens à leur laisser est de serrer étroitement autour d'eux cette ceinture, en la mettant en œuvre et en la pratiquant chaque jour. Serre cette ceinture, dis-je, tout contre toi ; autrement dit, veille avec soin à marcher dans la pratique et l'exercice quotidiens de ta droiture.

Considère chaque matin que tu n'es pas vêtu tant que cette ceinture n'est pas nouée. Le proverbe dit vrai : « Qui n'est pas ceint n'est pas béni. » Tu ne peux tenir compagnie à Dieu le jour où tu manques de sincérité. Si Abraham veut marcher avec Dieu, il doit être intègre ; et toi, peux-tu vivre une journée sans sa compagnie ? Rachel a payé cher ses mandragores, puisqu'elle a dû se séparer de son mari pour les obtenir. Plus mauvais encore est le marché que conclut l'âme qui, pour acquérir un avantage mondain, sacrifie sa sincérité ; car une fois celle-ci perdue, Dieu ne tarde pas à se retirer. Et tout comme tu ne peux marcher avec Dieu, tu ne peux espérer aucune bénédiction de sa part. 

Les promesses sont comme un vase de parfum précieux, conservé pour être répandu sur la tête de l'homme droit : "Mes paroles ne font-elles pas du bien à celui qui marche avec droiture ?" (Michée 2:7). Il est assurément périlleux de s'engager sur une voie où l'on ne trouve aucune parole de Dieu pour nous souhaiter bonne route. Certains sont si superstitieux que, si un lièvre leur coupe le chemin, ils font demi-tour et n'avancent plus de la journée ; mais il faut de l'audace pour oser poursuivre sa route lorsque la parole de Dieu se dresse en travers du chemin.

Là où la Parole ne bénit pas, elle maudit ; là où elle ne promet pas, elle menace. L'âme qui vit dans la droiture et cherche à plaire à Dieu est en sécurité. Elle est semblable au voyageur vaquant à ses occupations légitimes durant le jour ; si un mal ou une perte survient, Dieu le soutiendra. La promesse est de son côté et, en l'invoquant, il peut recouvrer ce qu'il a perdu auprès de Dieu, qui s'est engagé à le préserver de tout dommage. Voir à ce sujet le Psaume 84:11. Toutefois, ce sont des directives, et non des mobiles, que je me propose de donner ici.

1er conseil. Si tu veux marcher dans la pratique de ta sincérité, marche sous le regard de Dieu. Cette parole de Luther est on ne peut plus vraie : "Tous les commandements sont contenus dans le premier. "Car", dit-il, "tout péché est un mépris de Dieu ; ainsi, nous ne pouvons transgresser aucun autre commandement sans transgresser le premier. Nous concevons des pensées erronées au sujet de Dieu avant d'agir mal envers Lui."

C’est ce que Dieu recommanda à Abraham comme étant d’une importance capitale; un moyen souverain de préserver sa sincérité : "Marche devant moi, et sois intègre" (Genèse 17:1). C’est ce qui permit à Moïse de garder la ceinture de la droiture bien serrée autour de ses reins : il ne se laissa ni corrompre par les trésors de l’Égypte, ni intimider au point de perdre sa sincérité face à la colère d’un roi si puissant ; car "il tint bon, comme voyant celui qui est invisible" (Hébreux 11:27). Il avait sous les yeux quelqu’un de plus grand que Pharaon, et c’est ce qui le maintint dans la droiture. 

Marche, ô chrétien, en gardant à l'esprit l'omniscience de Dieu. C'est une pensée qui affermit la conduite. Dis à ton âme: "Prends garde, Dieu te voit. C'est en secret, "sous la rose", comme dit l'adage, que l'on complote une trahison, lorsque les sujets croient être hors de portée de l'oreille de leur roi ; mais s'ils savaient que le souverain se trouve sous la fenêtre ou derrière les tentures, leurs propos seraient plus loyaux. C'est ce qui rendait David si intègre dans sa marche : "J'ai gardé tes ordonnances et tes préceptes, car toutes mes voies sont devant toi" (Psaume 119:168). 

Si la chaise vide d'Alexandre, que ses capitaines plaçaient devant eux lorsqu'ils tenaient conseil, en imposait tant à ces derniers qu'elle les maintenait dans la discipline, quel effet produirait sur nous le regard de Dieu fixé droit dans nos yeux ? Les Juifs couvrirent le visage du Christ avant de le frapper. L'hypocrite agit de même : il se dit d'abord en son cœur que "Dieu ne voit pas", ou du moins oublie-t-il qu'Il voit, et il ose alors pécher contre Lui (Marc 14:60). Il ressemble à cet oiseau insensé qui enfouit sa tête dans les roseaux et se croit à l'abri de l'oiseleur, s'imaginant que, puisqu'il ne le voit pas, lui non plus ne peut le voir. Augustin a dit : "Je peux te dérober à ma vue, mais non me soustraire à la tienne."

Tu peux, pauvre créature, occulter Dieu par ton ignorance et ton athéisme au point de ne plus Le voir, mais tu ne saurais te cacher de telle sorte qu'il ne te voie pas. "Toutes choses sont nues et découvertes aux yeux de celui à qui nous devons endre compte" (Hébreux 4:13). Souviens-toi que tu as affaire à Dieu dans tout ce que tu fais, que tu sois à l'atelier ou dans ta chambre, à l'église ou au marché ; et lui aussi aura affaire à toi, car il te voit sous tous les angles et sait d'où tu viens lorsque, tel Guéhazi devant son maître, tu entres en sa présence et te tiens avec une feinte humilité pour l'adorer, comme si tu n'avais été nulle part ailleurs.

Il peut alors te révéler tes pensées et, sans avoir besoin de les extorquer par tes aveux, les exposer clairement devant toi ; oui, ces pensées qui t'ont quitté, tout comme le rêve de Nabuchodonosor s'était effacé de sa mémoire, et dont tu as oublié la teneur (ce que tu pensais à tel moment, en tel lieu, il y a quarante ou cinquante ans), Dieu les garde toutes dans la lumière de sa face, telles des poussières dans les rayons du soleil ; et il peut (oui, il le fera) te les montrer de telle sorte qu'elles hanteront ta conscience et t'épouvanteront, tout comme le spectre de Jean-Baptiste hanta Hérode.

Marche en gardant à l'esprit la providence de Dieu et la sollicitude qu'il te porte. Lorsque Dieu ordonne à Abraham d'être intègre, il affermit sa foi en Lui : "Je suis le Dieu Tout-Puissant ; marche devant moi et sois intègre" ; comme s'il avait dit : "Agis pour moi, et je prendrai soin de toi." Dès que nous commençons à mettre en doute la sollicitude de Dieu à notre égard, notre sincérité vacille dans notre marche devant Lui. L'hypocrisie trouve sa source dans la méfiance et la crainte jalouse. Si l'âme n'ose pas s'appuyer sur Dieu, elle ne peut lui rester fidèle bien longtemps. Abraham se méfiait d'Abimélec ; c'est pourquoi il usa de dissimulation envers lui. Nous agissons de même avec Dieu. Nous doutons de sa sollicitude, puis nous comptons sur notre propre habileté et cherchons à pourvoir nous-mêmes à nos besoins. "Lève-toi, fais-nous des dieux", disaient-ils, "car nous ne savons pas ce qu'est devenu Moïse."

Les Juifs incrédules, au mépris du commandement de Dieu, conservent la manne jusqu'au lendemain (Exode 16:19). Et pourquoi ? Parce qu'ils manquaient de foi pour s'en remettre à Lui pour le repas suivant. C'est là la vieille arme dont le diable s'est toujours servi pour ébranler la sincérité du chrétien : "Maudis Dieu, et meurs", dit-il à Job par la bouche de sa femme. Comme si elle avait dit : "Quoi ! Tiens-tu encore, pour Dieu, la forteresse de ta sincérité ?"

Les capitaines estiment pouvoir capituler lorsqu'aucun secours ne leur parvient, et les sujets considèrent que si le prince ne les protège pas, ils ne sont pas tenus de le servir. Tu languis depuis si longtemps dans l'affliction, étroitement assiégé par les chagrins de toutes parts, sans qu'aucune nouvelle ne te parvienne du ciel témoignant du souci que Dieu a de toi ; alors, "maudis Dieu, et meurs".

Le Christ a vu Satan employer ce même stratagème pour l'éloigner de sa fidélité envers son Père, lorsqu'il l'a incité à transformer des pierres en pain. Nous voyons donc combien il est important d'affermir notre foi dans la sollicitude et la providence de Dieu pour notre subsistance et notre protection ; c'est pourquoi Dieu a pris des dispositions si abondantes pour bannir tout doute et toute crainte à ce sujet du cœur de son peuple. Les promesses sont disposées avec tant de justesse que, telles des havres de paix, quelle que soit la côte que nous longeons ou la situation dans laquelle nous nous trouvons, si une tempête éclate en mer ou si un ennemi nous poursuit, nous pouvons trouver refuge dans l'une ou l'autre d'entre elles et être en sécurité ; et une seule suffirait à nos besoins, si nous n'en trouvions pas d'autres : "Car les yeux de l'Éternel parcourent toute la terre, pour soutenir ceux dont le cœur est tout entier à lui" (2 Chroniques 16:9).

Dieu ne charge pas d'autres personnes de veiller ; ce sont ses propres yeux qui montent la garde. Cette vigilance exercée auprès de l'enfant, telle celle d'une mère, illustre le caractère immédiat de sa providence. Ce que l'on dit de Canaan dans le Deutéronome (11:12) : "C'est un pays dont l'Éternel, ton Dieu, prend soin ; les yeux de l'Éternel, ton Dieu, sont continuellement sur lui " peut s'appliquer aux âmes sincères : elles forment un peuple dont Dieu a le souci et sur lequel ses yeux sont sans cesse posés.

Il est écrit aussi que "ses yeux parcourent toute la terre" ; c'est là la vigilance de sa providence. Aucun danger, aucune tentation ne le prend au dépourvu ; tout comme une sentinelle fidèle fait continuellement sa ronde, les yeux de Dieu parcourent tout. "Celui qui garde Israël", c'est-à-dire l'âme sincère, le véritable "Israélite", "ne sommeillera ni ne dormira" (Psaume 121:4). Autrement dit, ni peu ni beaucoup : il ne connaîtra ni le somme léger du jour ni le sommeil profond de la nuit. Deux termes sont employés ici : l'un désigne le court repos pris durant les heures chaudes de la journée, et l'autre, le sommeil plus profond de la nuit.  

La sollicitude de Dieu s'étend sur toute la terre ; elle est universelle. C'est une providence qui englobe tout et qui veille sans relâche : aucune âme sincère n'est exclue du champ de sa bienveillance. Il les connaît tous individuellement, et chacun bénéficie de la même sollicitude. Nous défigurons le beau visage de la providence divine lorsque nous imaginons que Dieu porte un regard ou une attention plus particulière à l'un qu'à l'autre.

L'efficacité de sa sollicitude et de sa providence se manifeste par sa puissance déployée en faveur des siens. Ses yeux ne parcourent pas la terre simplement pour repérer les dangers et nous en avertir, à la manière d'une sentinelle qui réveille la ville à l'approche de l'ennemi sans pouvoir la protéger de sa fureur. Un enfant pourrait le faire ; les oies du Capitole l'ont fait pour Rome. Mais Dieu ne veille pas pour nous signaler les dangers, mais pour nous en délivrer. Les saints sont nécessairement un "peuple heureux", car ils sont un "peuple sauvé par le Seigneur" (Deutéronome 33:29). Dieu ne se contente pas de voir ; il combat aussi par son regard. Il a jeté sur les Égyptiens un regard tel qu'il a retourné la mer contre eux, entraînant leur perte.

2e conseil. Si tu veux agir en toute sincérité, efforce-toi d'agir par amour et non par crainte. Oh ! la crainte servile et la sincérité ne peuvent cohabiter. Si l'une croît, l'autre décline inévitablement. Vois leur opposition dans 2 Timothée 1:7 : "Car ce n'est pas un esprit de timidité que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d'amour et de sagesse"; c'est-à-dire de sincérité. L'apôtre sous-entend ici que la crainte est faiblesse et impuissance : elle se laisse aisément détourner de Dieu, de sa vérité et de son service. Elle dénote aussi un manque de droiture : on ne saurait confier une tâche importante à celui qui est ainsi dominé. L'esclave, bien qu'il travaille dur (car il n'a guère d'autre choix), se laisse vite entraîner dans un complot contre son maître, parce qu'il le hait tout en le craignant.

Nous observons cela non seulement chez les Turcs, contre qui les chrétiens, réduits à l'état d'esclaves absolus sur leurs galères, rachètent souvent leur liberté en égorgeant leurs maîtres tyranniques lorsqu'ils entrevoient une occasion favorable, mais aussi dans les royaumes où les sujets craignent leurs princes plus qu'ils ne les aiment. Avec quelle empressement ils appellent un autre sur le trône ou accueillent quiconque vient les courtiser ! Ainsi, celui qui est poussé par la pointe de l'épée de la colère divine, plutôt qu'attiré par les liens de son amour, se montrera inconstant et infidèle envers Dieu. Israël en est un exemple sans égal : "Lorsqu'il les frappait de mort, ils le cherchaient... ils le flattaient de la bouche et lui mentaient de la langue ; leur cœur n'était pas ferme envers lui" (Psaume 78:34, 37).

Ils craignaient Dieu tout en chérissant leurs convoitises ; aussi livraient-ils sans cesse Sa gloire à ces dernières, tout comme Hérode livra la tête de Jean (qu’il craignait) entre les mains de celle qu’il aimait. En vérité, cette crainte servile habite trop souvent le cœur des saints ; sans quoi, Dieu n’aurait pas si souvent recours au fouet. Nous voyons Dieu réprimander son peuple à ce sujet et attribuer sa sévérité à cet esprit servile qui les anime : "Israël est-il un serviteur ? Est-il un esclave né dans la maison ? Pourquoi est-il livré au pillage ?" (Jérémie 2:14).

C’est comme si Dieu disait : "Pourquoi dois-je te traiter, toi qui es mon enfant bien-aimé, avec autant de rudesse que s’il s’agissait d’un serviteur ou d’un esclave, en abattant coup sur coup sur ton dos de si lourds châtiments ?" Veux-tu en connaître la raison ? Lis le verset 17 : "N’est-ce pas là ce que tu t’es attiré en abandonnant l’Éternel, ton Dieu, alors qu’il te guidait dans la voie ?" Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même si j’agis ainsi avec toi, d’une manière inhabituelle. Si l’enfant oublie sa noblesse de cœur et que seuls les coups ont prise sur lui, alors le père doit le traiter selon cet esprit servile. Lorsque Dieu guidait Israël, tel un père conduisant son enfant avec amour, le peuple se détournait de lui ; puisqu’ils refusaient de se laisser guider par l’amour, il n’est pas étonnant qu’il les contraigne par la crainte.

Ô chrétien, agis davantage par amour, et tu t'épargneras de voir Dieu t'effrayer avec son fouet. L'amour te maintiendra proche de Lui et fidèle. La nature même de l'amour est de "ne pas chercher son propre intérêt" (1 Corinthiens 13:5) ; et qu'est-ce qu'être sincère, sinon pour le chrétien de chercher les intérêts du Christ plutôt que les siens ? Jonathan aimait tendrement David. Cet amour le poussa à s'attirer la colère de son père et à renoncer aux espoirs d'un royaume qui lui était destiné, à lui et à sa postérité, plutôt que de trahir son ami. Lot préféra livrer ses filles à la luxure des habitants de Sodome plutôt que de livrer ses hôtes. Samson ne put cacher à Dalila, qu'il aimait, le grand secret de sa force, bien que le lui révéler lui coûtât la vie. L'amour est le grand vainqueur du monde. Ainsi, ton âme s'enflammera d'amour pour le Christ : tu délaisseras tout intérêt terrestre plutôt que de compromettre, ne serait-ce qu'un peu, son honneur.

Abraham n'a pas porté plus volontiers le couteau du sacrifice à la gorge du bélier pour sauver la vie de son cher Isaac, que tu ne seras prêt à sacrifier ta propre vie pour préserver ta sincérité. L'amour est comparé au feu ; sa nature est d'assimiler à lui-même tout ce qui l'approche, ou de le consumer. Il transforme tout en feu ou en cendres. Rien de ce qui est hétérogène ne peut longtemps subsister aux côtés de sa nature simple et pure. Ainsi, l'amour pour le Christ ne tolérera pas la présence, en son sein, de quoi que ce soit qui porte atteinte au Christ. Il finira par réduire ou par rejeter cette chose, qu'il s'agisse de plaisir, de profit ou de toute autre chose.

Abraham, qui aimait Agar et Ismaël à leur juste place, les a chassés tous deux dès lors que l'une a commencé à défier sa maîtresse et que l'autre a entrepris de railler et de se moquer d'Isaac. L'amour pour le Christ ne te permettra pas de prendre parti pour quoi que ce soit contre le Christ ; il t'incitera au contraire à te ranger à ses côtés contre quiconque s'oppose à lui, et, ce faisant, ta sincérité demeurera hors de danger. 

dimanche 13 septembre 2026

Le chrétien en armure complète, par William Gurnall, 61e partie

 

Quatre caractéristiques de la sincérité du cœur.

Troisièmement. Je vais exposer des preuves manifestes de la sincérité, telles qu'aucun hypocrite n'a jamais pu ni ne pourra jamais en atteindre. Après avoir brisé ces miroirs flatteurs dans lesquels les hypocrites aiment à se contempler, jusqu'à s'éprendre de leur propre visage fardé et à s'imaginer sincères, ainsi que ceux qui déforment le doux visage et la beauté naturelle de l'âme sincère au point de faire douter de la grâce divine qui rayonne sur elle, je vais maintenant en esquisser les traits et en établir les marques indubitables : cette vérité du cœur et cette sincérité pieuse, grâce auxquelles nous serons mieux à même de définir la situation spirituelle de chacun.

1. Un cœur sincère est un cœur nouveau. L'hypocrisie est appelée "le vieux levain" ; "Purgeons donc le vieux levain, afin que nous soyons une pâte nouvelle" (1 Corinthiens 5:7). Une pâte une fois aigrie par le levain n'en perdra jamais le goût.

La nature corrompue ne cessera pas d'être hypocrite tant qu'elle ne cessera pas d'être une nature corrompue. Il faut que le cœur soit renouvelé, sinon il conservera sa nature ancienne. On peut user d'artifice pour le dissimuler et en masquer la fétidité aux yeux d'autrui, pour un temps, tout comme des fleurs et des parfums répandus sur une charogne peuvent en masquer l'odeur ; pourtant, la charogne comme le cœur corrompu demeurent ce qu'ils sont.

On dit du paon que, même après avoir été rôti, sa chair redevient crue une fois refroidie. Il en va de même pour le cœur charnel : qu’il agisse à sa guise et s’impose une apparence de piété exaltée, au point de sembler brûlant de zèle, il suffit d’attendre un peu pour le voir reprendre sa nature première et se révéler tel qu’il était : vain et trompeur. Un "cœur unique" et un "cœur nouveau" sont tous deux des grâces de l’Alliance ; le "nouveau" est d’ailleurs promis précisément pour rendre le cœur "unique" : "Je leur donnerai un cœur unique, et je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre corps le cœur de pierre(...)" (Ézéchiel 11:19). 

Dieu promet de leur donner un seul esprit, c'est-à-dire un esprit sincère envers Dieu et envers les hommes, à l'opposé d'un cœur partagé (un cœur double), marque de l'hypocrisie. Mais comment le donnera-t-il ? Il leur dit : "Je vous donnerai un esprit nouveau" ; et comment s'y prendra-t-il ? "J'ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair." À ce sujet, un commentateur explique fort bien les choses ainsi : "Je vous donnerai un cœur unique ; et pour ce faire, je le refondrai ; pour y parvenir, je le ferai fondre et je l'assouplirai, à l'instar de celui qui, possédant divers morceaux de vieil argent ou d'argenterie qu'il destine à la fabrication d'une coupe unique, décide d'abord de les refondre ; il les jette alors au feu pour les liquéfier, afin de les réunir finalement en une seule pièce."

En effet, par nature, le cœur de l'homme est une chose profondément divisée et brisée, éparpillée et morcelée : un morceau pour telle créature, un autre pour tel désir. Tantôt, cette vanité le met à son service, tout comme Léa le fit pour Jacob au sujet de Rachel ; puis, après avoir accompli quelque besogne servile pour elle, il se loue à une autre. Ainsi sont partagés l'homme et ses affections.

Or, les élus (que Dieu a destinés à être des vases d'honneur, consacrés à son saint usage et à son service), Il les jette dans le feu de sa Parole afin que, ramollis et fondus en ce lieu, ils soient refaçonnés par son Esprit transformateur en une sainte unité ; de sorte que celui qui, auparavant, était séparé de Dieu et perdu parmi les créatures et les convoitises qui se le disputaient, voit désormais son cœur rassemblé, loin de toutes ces choses, pour être tout entier à Dieu. Ce cœur contemple Dieu d'un regard unique et agit pour Lui en tout ce qu'il entreprend. Si donc tu veux savoir si ton cœur est sincère, cherche à savoir s'il a été ainsi renouvelé.

Dieu t'a-t-il jeté dans sa fournaise ? Sa parole s'est-elle jamais emparée de toi comme un feu, pour amollir ton cœur endurci et faire fondre l'impureté de ton esprit, de sorte que tu discernes désormais cette hypocrisie désespérée, cet orgueil, cette incrédulité et autres vices qui, auparavant, demeuraient cachés comme des scories dans le métal avant que le feu ne les révèle ? Et non seulement tu les vois, mais tu les vois se détacher et se séparer de ton âme, si bien que toi qui te félicitais jadis de ton bon état, tu déplores maintenant ta folie, confessant de tout cœur quelle créature répugnante tu étais aux yeux de Dieu dans tout ce que tu faisais. 

Ces choses qui paraissaient si fastueuses et belles à tes yeux (ton apparence de justice, ta fréquentation de l'église, l'accomplissement superficiel de quelques devoirs familiaux) et pour lesquelles tu croyais que le ciel t'était, pour ainsi dire, acquis ; déplores-tu maintenant d'avoir bravé Dieu par ces simulacres hypocrites, alors que tes convoitises étaient choyées au plus profond de ton être, suçant le sang vital de tes affections les plus chères ? 

En un mot, peux-tu affirmer non seulement que tu te fonds en tristesse à cause de ces choses, mais aussi que ton cœur, autrefois si partagé et distrait entre les convoitises et les créatures, est désormais uni dans la crainte du nom de Dieu ? N'as-tu qu'un seul dessein; celui que tu poursuis par-dessus tout, à savoir plaire à Dieu, dusses-tu déplaire à tous les autres ? Un seul amour : aimer le Christ et être aimé de lui ? Si les courants de tes affections sont ainsi rassemblés, par la puissance souveraine de Dieu qui te renouvelle en ce canal unique, et s'écoulent dans cette direction avec une douce violence, alors tu es béni du Seigneur. 

À Ses yeux, tu es une âme sincère, bien qu'il subsiste en toi une corruption qui trouble le cours de ta vie et tente d'entraver le libre élan de ton âme vers Dieu. Cela peut te causer quelques tourments. Tout comme les montagnes et les rochers gênent le fleuve qui court vers la mer, le forçant à serpenter alors qu'il suivrait autrement le chemin le plus court (une ligne droite) vers son but, de même les restes de corruption en toi peuvent parfois t'écarter de la voie de l'obéissance.

Mais la sincérité, telle l'eau, poursuivra son cours malgré tout cela et ne te quittera point avant de t'avoir conduit (fût-ce par un chemin détourné) jusqu'à ton Dieu, que tu as si profondément gravé dans ton cœur qu'il ne saurait jamais en être effacé. En revanche, si l'hypocrisie de ton cœur ne t'a jamais été révélée au point de t'inspirer de l'horreur, et si aucun principe nouveau n'a été déposé en ton sein pour infléchir le cours de ton âme à l'opposé de l'inclination naturelle de tes affections, alors que, fort de la bonne opinion que tu as de toi-même (en raison de quelques apparences de piété que tu affiches, tu te crois sincère et ton cœur intègre, alors j'ose affirmer que tu es un hypocrite impur.

Le monde pourra peut-être te tenir pour un saint, mais tel que tu es, tu ne le seras jamais aux yeux de Dieu. Même si tu t'es paré et apprêté avec le plus grand soin pour adopter l'apparence d'un chrétien, tu n'auras jamais que le visage d'un saint et le cœur d'un hypocrite. Peu importe l'enseigne qui pend à l'extérieur, (fût-elle celle d'un ange), si le diable et le péché habitent au-dedans!

Ajouter de nouvelles garnitures à un vieux vêtement ne le rend pas neuf ; cela lui donne simplement une allure nouvelle. Il n'est guère sage de dépenser beaucoup pour embellir un vieux costume voué à tomber bientôt en lambeaux, alors qu'une somme à peine supérieure permettrait d'en acquérir un neuf et durable. Ne vaut-il pas mieux s'efforcer d'obtenir un cœur nouveau, afin que toutes tes œuvres soient agréées et que tu sois sauvé, plutôt que de perdre, faute de cela, tout le fruit de tes efforts religieux ainsi que ton âme elle-même ? 

2. Un cœur sincère est un cœur franc, un cœur simple, "sine plicis"; un cœur sans replis. L'hypocrite est de la race du serpent. Il peut, tel le serpent, se rétracter ou se déployer selon son intérêt, peu désireux de se laisser percer à jour par autrui. Et il a ses raisons pour cela, car il sait qu'il a le plus de crédit là où il est le moins connu.

L'hypocrite est celui qui "cherche à cacher profondément ses desseins" (Ésaïe 29:15) ; "leur cœur est un abîme" (Psaume 64:6) ; leurs intentions profondes sont infiniment éloignées de leurs paroles. Un cœur sincère est comme l'eau limpide d'un ruisseau : on peut voir jusqu'au fond de ses pensées à travers ses paroles et juger de son cœur par sa langue. On dit que les maladies du cœur se manifestent par des taches sur la langue, mais l'hypocrite peut avoir la langue nette tout en gardant un cœur corrompu. L'auteur du proverbe "loquere ut te videam" (parle pour que je te voie) ne pensait pas à l'hypocrite, qui parle précisément pour ne pas se laisser voir!

Les nuages ​​les plus épais dont il se sert pour dissimuler sa fourberie sont son langage religieux et sa profession de foi superficielle. Veux-tu savoir si tu portes un cœur sincère en ta poitrine ? Examine si tu possèdes un cœur empreint de droiture. Vois comment ces deux choses sont associées dans la seconde épître aux Corinthiens (1:12) : Paul et les autres fidèles messagers du Christ vivaient parmi les Corinthiens "dans la simplicité et la sincérité qui viennent de Dieu". Ils ne gardaient aucun compartiment secret dans le sanctuaire de leur cœur pour y dissimuler habilement leurs intentions à l'égard de ces derniers, comme le faisaient les faux apôtres.

Or, cette droiture du cœur sincère se manifeste sous trois aspects; un cœur sincère agit avec franchise envers lui-même, et ce, principalement sur deux points.

A) Ce droiture du cœur s'examine et se scrute elle-même ; elle le fait avec toute l'habileté et la vigueur dont elle est capable. Elle ne se laisse pas écarter par des faux-semblants ou par une excuse polie, telle celle que Rachel donna à Laban alors qu'elle couvait ses idoles. Non, elle exige de l'âme un compte rendu, et ce, de telle sorte qu'elle puisse elle-même rendre un compte fidèle à Dieu, par l'autorité de qui elle exerce son ministère.

Quelle crainte manifeste-t-elle de voir quelque convoitise échapper à son regard et rester cachée, comme Saül parmi les bagages ; ou de voir la moindre grâce de Dieu foulée aux pieds par indifférence, en la niant ou en la démentant ! Lorsque David vit ses pensées sur Dieu (qui jadis le réconfortaient et lui tenaient la plus agréable compagnie) susciter un trouble en son esprit ("Je me souviens de Dieu, et je gémis", Psaume 77:3), voyez quel examen minutieux cet homme saint entreprit pour en découvrir la cause!

Il scrute le passé et le présent pour comprendre comment Dieu a agi autrefois ; il "s'entretient avec son cœur et fait des recherches approfondies" (verset 6), sans jamais abandonner avant d'avoir tiré l'affaire au clair. Découvrant que le trouble qui perturbe sa paix vient de lui-même, il ne cherche pas à ménager sa réputation en étouffant l'affaire ou en cherchant des faux-fuyants ; au contraire, il s'attaque au voleur, dénonce son péché et confesse les faits, justifiant ainsi Dieu, à l'égard de qui il avait nourri de mauvaises pensées.

"Et je dis : C’est là ma faiblesse" (verset 10) ; comme s’il avait dit : "Seigneur, je vois maintenant le Jonas qui a provoqué la tempête dans mon cœur et m’a rendu si malheureux dans mon affliction tout ce temps ; c’est cette incrédulité qui m’a courbé, m’amenant à me focaliser tellement sur la douleur et le sentiment de mon épreuve actuelle que je ne pouvais plus songer aux expériences passées ; et ainsi, en les oubliant, j’ai eu de Toi une pensée indigne." Quelle âme sincère et franche que la sienne !

En quoi ressembles-tu, ô homme, au saint David ? Est-ce ainsi que tu sondes ton âme ? Le fais-tu avec sérieux, comme si tu traquais un meurtrier caché chez toi ; avec autant d'ardeur à débusquer ton péché qu'en mettaient les papistes, sous le règne de la reine Marie, à dénicher les protestants, allant jusqu'à transpercer de leurs épées et de leurs fourches les lits et les meules de foin pour s'assurer qu'ils ne s'y trouvaient pas ? Ou bien, lorsque tu entreprends cette tâche, répugnes-tu à pousser trop loin tes investigations, de peur d'apercevoir ce que tu préférerais ignorer ? Crains-tu de t'y attarder, de peur que ta conscience ne te livre un rapport qui te déplaise ? Tertullien disait des persécuteurs païens : "Ils refusaient d'entendre les chrétiens, car, une fois ceux-ci écoutés, ils n'auraient plus eu l'audace de les condamner, tant leur cause eût paru juste". Ici, c'est l'inverse qui est vrai.

L'hypocrite n'ose pas soumettre son état à un examen rigoureux, car il ne pourrait alors éviter de se condamner lui-même. Mais l'âme sincère est si désireuse de connaître son véritable état que, même après avoir fait tout son possible pour le découvrir et avoir été acquittée par sa conscience lors de cet examen intime, elle ne s'en contente pas ; craignant que l'amour-propre ne l'aveugle et n'incite sa conscience à rendre un verdict trop favorable, elle sollicite l'aide du ciel et s'en remet au jugement de Dieu. "Éternel, n'aurais-je pas de la haine pour ceux qui te haïssent, du dégoût pour ceux qui s'élèvent contre toi?" (Psaume 139:21). 

Sa propre conscience en témoigne : "Je les hais d'une haine parfaite ; je les tiens pour mes ennemis" (verset 22). Pourtant, David, ne se contentant pas de son seul témoignage, en appelle à Dieu : "Sonde-moi, ô Dieu, et connais mon cœur... vois si je suis sur une mauvaise voie" (versets 23-24). De même, les médecins avisés ne se fient pas à leur jugement concernant leur propre santé, pas plus que les chrétiens sincères ne s'en remettent à eux-mêmes pour juger de l'état de leur âme. C'est vers Dieu qu'ils se tournent ; son jugement seul fait autorité et détermine leur conviction.

Une fois qu'ils ont prié et exposé leur situation devant lui, ils attendent, à l'instar de David, d'entendre ce qu'il a à dire. On les verra donc se soumettre à un ministère qui sonde les cœurs ; ils ne sortent jamais plus satisfaits que lorsque leur conscience est mise à nu et leur cœur mis en pleine lumière, à l'image de la Samaritaine qui, vantant le sermon et le Christ qui l'avait prononcé auprès de ses voisins, soulignait qu'il lui avait révélé tout ce qu'elle avait fait (Jean 4:29). 

En revanche, un cœur corrompu répugne à entendre pareils propos. Il estime que le prédicateur commet une intrusion lorsqu'il pénètre sur son terrain pour interpeller directement sa conscience ; s'il le pouvait, il engagerait des poursuites à son encontre pour cela. Hérode supportait mal que Jean mît le doigt sur son péché. Bien qu'il le craignît (sa conscience le travaillant), il ne l'aima jamais ; c'est pourquoi il se laissa aisément convaincre de faire trancher la tête de cet homme dont la langue, d'une telle audace, avait osé blâmer sa conduite incestueuse. 


B) Le cœur sincère fait preuve d'une honnêteté absolue envers lui-même, tant dans l'examen que dans le jugement qu'il porte sur sa propre personne, dès lors qu'un témoignage clair s'élève contre lui et que la conscience lui dit : "Âme, dans ce devoir, tu as laissé libre cours à l'orgueil ; dans cette affection, à l'obstination et à l'impatience." Une telle âme ne tarde pas à prononcer le jugement, et elle le fait avec tant de véhémence et de sévérité qu'il est manifeste que le zèle pour Dieu (qu'elle a déshonoré) lui fait oublier toute pitié pour elle-même. Elle s'acharne à s'humilier et à s'abaisser, à l'instar des fils de Lévi exécutant la justice sur leurs frères, ne connaissant alors "ni frère ni sœur" dans l'accomplissement de cet acte.

C'est véritablement un acte héroïque que celui de l'âme sincère qui se juge elle-même. Elle est si transportée et revêtue d'une sainte fureur contre son péché qu'elle reste sourde aux appels de la chair et du sang, lesquels l'inciteraient à envisager une sentence plus clémente. "J'ai péché", dit David, "contre l'Éternel" (2 Samuel 12:13) ; ailleurs : "J'ai commis un grand péché et agi avec une grande folie" (2 Samuel 24) ; et dans un troisième passage, se jugeant indigne du nom d'homme, il s'assimile à la bête : "J'étais stupide et sans intelligence, j'étais comme une bête devant toi" (Psaume 73:22).

Mais pour ce qui est du cœur faux (si la conscience lui fait des reproches sur tel ou tel point, et qu'il devine, grâce à ce murmure intérieur, quel sera l'issue du procès s'il va jusqu'au bout de la procédure), le tribunal est aussitôt dissous et l'affaire renvoyée à une audience ultérieure, qui risque fort de ne jamais avoir lieu. De même que les témoins, lassés par les retards et les remises incessantes, finissent par se décourager et préfèrent rester chez eux plutôt que de comparaître pour rien, la conscience cesse de témoigner lorsqu'elle ne peut être entendue et qu'aucun jugement ne peut être prononcé contre le coupable.

Un point particulier: un cœur sincère est aussi transparent envers Dieu qu'envers lui-même. Cela peut se manifester de plusieurs manières. Prenons-en une pour servir d'exemple : celle des supplications et des requêtes adressées au trône de la grâce. Dans la prière, l'hypocrite joue un double jeu ; il demande ce qu'il ne remercierait pas Dieu de lui accorder. Il y a un mystère d'iniquité dans sa façon de prier contre l'iniquité. Or, c'est sur deux points précis que se révélera la sincérité (ou non) de notre cœur. 

Observe si ton esprit est profondément accablé lorsque ta requête reste sans réponse, ou si, au contraire, tu te soucies peu de son issue. Qu’il s’agisse d’un péché que tu cherches à combattre ou d’une grâce que tu sollicites, quel est ton état d’esprit pendant que ton messager se fait attendre, surtout si ce délai se prolonge ? Tu pries, mais la corruption ne diminue pas et la grâce ne croît pas. C’est alors que se révèlent ton hypocrisie ou ta sincérité. Si tu es sincère, chaque instant te semblera une heure, chaque heure une journée, et chaque journée une année, jusqu’à ce que tu reçoives des nouvelles du ciel. "L’espérance différée rend le cœur malade."

Le malade qui fait appeler le médecin n’attend-il pas avec impatience sa venue ? Il craint que son messager ne le manque, qu’il ne veuille pas venir, ou qu’il ne meure avant que le remède n’arrive. Mille craintes le tourmentent et lui font désirer ardemment la présence du médecin. C’est ainsi que l’âme sincère passe, le cœur triste, les heures qui s’écoulent sans réponse à sa requête. "Je suis une femme à l’esprit accablé de chagrin", disait Anne à Élie (1 Samuel 1:15). Et pourquoi cela ? Hélas, elle avait prié Dieu année après année, sans qu’aucune réponse ne lui parvienne.  

Ainsi parle l'âme : "J'ai l'esprit amer ; voilà bien des jours et des mois que je prie pour obtenir un cœur tendre, un cœur croyant, mais rien ne vient. Je crains de n'avoir pas été sincère dans cette démarche. Sinon, ma requête serait-elle restée si longtemps en suspens ?" Une telle âme est en proie à la crainte et au tourment, pareille au marchand dont le riche navire est en mer et qui, resté à terre, ne trouve le sommeil tant qu'il ne l'a pas vu ou n'en a pas reçu de nouvelles. Mais si, après avoir élevé ta prière, tu parviens à te décharger du souci et des pensées qui s'y rattachent, comme si prier revenait simplement pour un enfant à griffonner sur une feuille de papier qu'il délaisse aussitôt sans plus y songer ; si tu peux accepter les refus de Dieu à ce sujet sans plus d'émoi qu'un soupirant indifférent n'en ressent à ne pas avoir de nouvelles de celle qu'il n'a jamais vraiment aimée, sans que ton repos en soit troublé ni ta joie altérée, alors c'est un cœur trompeur qui t'a poussé à agir. Et prends garde : il se pourrait qu'au lieu d'exaucer ta prière, Dieu réponde au désir secret de ton cœur ; or, s'il venait à le faire, tu serais perdu à jamais.

Examine si tu mets en œuvre les moyens d'obtenir ce que tu demandes à Dieu de t'accorder. Un cœur faux reste inactif tout en attendant que Dieu agisse ; il ressemble à cet homme dont la charrette s'était enlisée dans la boue et qui criait : "Jupiter, aide-moi !" sans pour autant mettre l'épaule à la roue. Si ses penchants corrompus pouvaient être mortifiés et anéantis pour lui (tout comme Goliath le fut pour les Israélites, qui regardaient la scène sans porter le moindre coup), il s'en satisferait ; mais quant à les affronter ou à se donner la peine d'employer les moyens nécessaires pour remporter la victoire, il est si rongé par la paresse et la lâcheté qu'il juge cet effort aussi pénible que de rester assis dans l'esclavage et la servitude qu'ils lui imposent.

L'âme sincère, en revanche, fait preuve d'une diligence consciencieuse. "Élevons nos cœurs et nos mains vers Dieu qui est dans les cieux" (Lamentations 3:41). C'est-à-dire, comme le dit Bernard : "prions et agissons". La langue de l'hypocrite s'agite, mais les pieds de l'âme sincère marchent et ses mains travaillent. 

Autre point: L'âme sincère révèle aux hommes sa simplicité et sa droiture. "Nous nous sommes conduits parmi vous", dit Paul aux Corinthiens, "avec simplicité et sincérité devant Dieu, non avec une sagesse charnelle." Le chrétien est celui qui ne peut soumettre son cœur à son intelligence, ni sa conscience à ses propres calculs. Il s'en remet à Dieu en pratiquant le bien et ne craint pas autrui, tant que sa conscience ne lui reproche rien ; aussi n'ose-t-il pas entamer sa conscience pour sauver sa peau, mais il confesse Dieu librement et ouvertement, sans dissimuler sa foi ; tandis que l'hypocrite change de cap et arbore les couleurs que lui dictent ses calculs et ses intérêts mondains.

Si la voie est libre et qu'aucun danger ne menace, il affichera autant de piété que quiconque ; mais dès qu'il perçoit le moindre risque pour lui-même, il vire de bord et change de cap, ne se faisant aucun scrupule de jouer double jeu avec Dieu et les hommes. Il considère comme la bonne voie celle qui assure sa sécurité temporelle. L'homme intègre, en revanche, suit une tout autre direction : "La voie royale des hommes droits consiste à s'éloigner du mal" (Proverbes 16:17). C'est le chemin que parcourt ce véritable voyageur ; et si jamais on le voit s'en écarter, ce n'est que par mégarde, comme celui qui s'est égaré bien malgré lui, et il ne trouve de repos qu'une fois revenu sur la bonne route. 

3. Le chrétien sincère et au cœur droit fait preuve de constance. Tout comme la vérité doctrinale se distingue de son opposé par son unité, tandis que l'erreur est multiple et dépourvue de l'harmonie propre aux vérités, de même la vérité du cœur, ou sincérité, se reconnaît à ce même trait distinctif par rapport à l'hypocrisie. En effet, la vérité dans le cœur n'est que la copie et la reproduction fidèle de l'autre. Elles s'accordent comme le visage reflété dans un miroir s'accorde avec celui de la personne qui s'y regarde, ou comme l'empreinte dans la cire correspond à la gravure du sceau dont elle provient. Par conséquent, si la vérité dans la parole est constante et harmonieuse, la vérité dans le cœur (qui n'est que l'empreinte de cette dernière) doit l'être tout autant.

Dans le cours de sa vie, le chrétien sincère demeure fidèle à lui-même ; il est "un homme d'une seule couleur", et non comme ces étoffes changeantes dont la teinture révèle des nuances variées selon la manière dont on les agite. L'obéissance du chrétien sincère présente une triple uniformité : elle est constante quant à l'objet, au sujet et aux diverses circonstances qui l'accompagnent.

Le chrétien sincère est constant, quant à l'objet de son obéissance. L'hypocrite, lui, s'attache à un devoir tout en négligeant un autre. Tel un corps sphérique, il ne touche la loi de Dieu qu'en un seul point, manifestant du zèle pour un commandement particulier, mais il ne s'y conforme pas dans le reste ; tandis que le cœur sincère adhère à la loi de Dieu tout entière, tant par son désir que par ses efforts. On dit du pied de l'homme droit qu'il "se tient sur un terrain plat" (Psaume 26:12) ; il ne marche pas en boitant ni de manière disgracieuse, comme ceux qui empruntent des chemins inégaux, cahoteux et accidentés, ou comme ceux dont les pieds et les jambes "ne sont pas égaux", car, comme le dit Salomon, "les jambes des boiteux sont inégales" et ne peuvent donc se tenir "sur un terrain plat", l'une étant longue et l'autre courte.

Les pieds de l'homme sincère sont d'aplomb et ses jambes d'égale longueur, pour ainsi dire ; il veille avec une égale conscience à accomplir toute la volonté de Dieu. L'hypocrite, tel le blaireau, a une patte plus courte que l'autre ; ou, comme un cheval fourbu, il ne se tient pas droit sur ses quatre membres : on remarque qu'il ménage au moins un pied, répugnant à le poser au sol. Les pharisiens affichaient un grand zèle pour la première table de la Loi. Ils priaient et jeûnaient de manière extraordinaire, mais ils priaient pour leur proie ; et, après avoir jeûné toute la journée, ils soupaient aux frais d'une pauvre veuve dont ils avaient l'intention de "dévorer" la maison. 

Un jeûne lamentable, qui s'achève dans l'oppression et ne sert qu'à leur donner un appétit vorace pour engloutir les biens d'autrui sous un masque de piété ! L'homme moral se montre très scrupuleux dans ses rapports avec ses semblables, mais se conduit en véritable voleur envers Dieu. Bien qu'il ne lèse pas son prochain d'un sou, il ne craint pas de dépouiller Dieu de biens bien plus précieux. L'amour, la crainte et la foi sont des dettes qu'il doit à Dieu, et pourtant il ne se fait aucun scrupule de ne pas les rembourser. Il est courant, dans les Écritures, de décrire un saint, une personne pieuse, par un devoir particulier ou une grâce unique. Tantôt son caractère est défini comme celui "qui craint le serment" (Ecclésiaste 9:2), tantôt comme celui "qui aime ses frères" (1 Jean 3:14), et ainsi de suite. 

Et pourquoi ? Parce que, là où un devoir est accompli avec conscience, le cœur se tient prêt pour tout autre. De même que Dieu a édicté tous ses commandements avec la même autorité (c'est pourquoi il est dit en Exode 20:1 : "Dieu prononça toutes ces paroles", les unes tout autant que les autres), ainsi Dieu infuse toute grâce simultanément ; il n'inscrit pas une loi particulière dans le cœur de ses enfants, mais la Loi tout entière, laquelle constitue un principe universel inclinant l'âme impartialement vers tous les préceptes ; de sorte que, si tu n'en aimes pas la totalité, ta sincérité est nulle en chacun d'eux. 

Le chrétien sincère est uniforme quant au sujet lui-même. L'homme tout entier, pour autant qu'il est renouvelé, marche dans une seule direction. Toutes les puissances et facultés de l'âme unissent leurs forces et s'accordent harmonieusement. Lorsque l'intelligence découvre une vérité, la conscience exerce alors toute son autorité sur la volonté, lui commandant, au nom de Dieu dont elle est la mandataire, de l'accueillir ; la volonté, dès que la conscience frappe, s'ouvre et la laisse entrer ; les affections, telles des servantes dévouées, voyant en elle une invitée bienvenue pour la volonté, manifestent leur empressement à la servir, comme il sied à leur rang.

Il en va tout autrement chez l'hypocrite. En lui, une faculté lutte contre une autre ; jamais on ne les voit s'unir et s'accorder dans un vote bienveillant. Lorsque l'entendement est éclairé, l'homme connaît telle vérité ou tel devoir ; pourtant, bien souvent, la conscience est corrompue dans l'exercice de sa charge et ne va même pas jusqu'à lui reprocher sa négligence. La vérité se tient, pour ainsi dire, devant l'âme, mais la conscience refuse de se faire son alliée au point de frapper à la porte et d'éveiller l'âme pour l'y laisser entrer.

Si la conscience se laisse persuader de plaider sa cause et manifeste quelque zèle pour en obtenir l'accueil, elle ne récolte à coup sûr qu'un refus brutal et un regard courroucé, pour s'être tant empressée d'introduire une invitée aussi importune, à l'instar d'une épouse acariâtre envers son mari lorsqu'il ramène chez lui quelqu'un qu'elle n'apprécie pas, ou bien elle ne rencontre qu'un accueil feint, destiné à dissimuler plus subtilement l'hostilité secrète qu'on lui voue. 

L'âme sincère fait preuve de constance, c'est-à-dire dans les circonstances de son obéissance et de sa marche sainte : le moment, le lieu, la compagnie et la manière d'agir. Elle est constante quant au temps. Sa religion ne ressemble pas à un habit de fête que l'on ne revêt qu'à des moments précis ; quel que soit le moment où vous l'abordez, vous la trouverez toujours vêtue de la même manière : sainte le jour du Seigneur, et sainte tout autant les autres jours de la semaine. "Heureux ceux qui observent la justice, qui pratiquent la droiture en tout temps" (Psaume 106:3). La couleur qu'un homme affiche sur son visage lorsqu'il est assis près du feu ne reflète pas sa véritable complexion si elle s'efface aussitôt après.

Il en est certains dont, pour percevoir la bonté et connaître la piété, il faut saisir le moment opportun, faute de quoi l'on n'y trouvera rien. Ils ressemblent à ces fleurs qui ne sont visibles que quelques mois par an, ou à ces médecins que l'on appelait autrefois "hommes de la matinée" : quiconque voulait leur parler devait se présenter le matin, car, l'après-midi, ils étaient généralement ivres. Ainsi, il se peut que vous surpreniez l'hypocrite à genoux le matin, dans l'attitude d'un saint ; mais, une fois cet élan retombé, vous ne verrez guère Dieu dans sa conduite jusqu'à ce que la nuit le ramène, par habitude, à un exercice semblable. Une montre qui ne marche qu'au moment où on la remonte pour s'arrêter ensuite toute la journée ne vaut rien ; il en va de même, assurément, pour le cœur qui ne désire pas demeurer constamment en mouvement spirituel. 

J'admets qu'il peut y avoir une grande différence entre deux montres. Pour l'une, le défaut peut provenir de la montre elle-même, parce qu'elle n'est pas bien conçue, et il en sera toujours ainsi tant que son mécanisme ne sera pas modifié ; une autre, en revanche, est peut-être un mécanisme bien fait, mais de la poussière en entrave les rouages ​​ou une chute l'a quelque peu endommagée ; une fois ces obstacles levés, elle fonctionnera de nouveau parfaitement.

Il en va de même pour la différence entre l'âme sincère et l'hypocrite. L'âme sincère peut voir son mouvement spirituel et sa marche chrétienne interrompus, mais cela est dû à une tentation qui, pour l'heure, l'entrave. Toutefois, elle possède une nature nouvelle qui l'incline à une progression constante dans la sainteté et qui, l'obstacle actuel écarté, reprend son exercice naturel de piété. L'hypocrite, en revanche, fait défaut dans la constitution et la disposition même de son esprit ; il ne possède pas en lui ce principe de grâce capable de soutenir son mouvement.

En outre, le chrétien sincère demeure constant, quels que soient le lieu ou la compagnie. Où qu'il aille, il emporte avec lui la règle qui guide sa conduite. Chez lui, au milieu de ses proches, il fait sienne la résolution de David : "Je marcherai dans l'intégrité de mon cœur au milieu de ma maison" (Psaume 101:2). Suivez-le au-dehors : il emporte sa conscience avec lui et ne lui ordonne pas, comme Abraham le fit pour ses serviteurs en montant à la montagne, de rester en arrière jusqu'à son retour.

Les Romains avaient une loi exigeant que chacun, où qu'il aille, porte sur son chapeau ou son vêtement extérieur un signe distinctif de son métier, afin d'être reconnu. Le chrétien sincère ne se défait jamais volontairement de l'emblème de sa sainte profession. Ni le lieu ni la compagnie ne le détournent de la voie qualifiée de sainte, car sa conscience ne le pousse pas à négliser la prudence. Il sait faire la distinction entre les lieux et les compagnies ; aussi, lorsqu'il se trouve au milieu de pécheurs impétueux et moqueurs, ne livre-t-il pas la religion au mépris en jetant ses perles devant ceux qui les piétineraient et le déchireraient.

Toutefois, il veille avec grand soin à ce que sa prudence ne compromette en rien sa droiture. "Je me conduirai avec sagesse", dit David (Psaume 101:2), "dans une voie intègre" ; c'est-à-dire : je ferai preuve de toute la sagesse possible, afin de demeurer également intègre. En vérité, de tels lieux et de telles compagnies sont pareils à la zone torride, inhabitables pour l'âme pieuse : l'impiété y est si ardente que la sincérité ne peut s'y manifester sans mettre en péril le saint. Dès lors, ceux qui n'ont ni assez de zèle pour s'élever contre les péchés de tels individus, ni assez de souci d'eux-mêmes pour se retirer de ces lieux où ils ne peuvent que recevoir le mal sans faire aucun bien, ont tout lieu de remettre en question leur propre sincérité.

4. Le chrétien sincère progresse sans cesse ; il n’atteint le terme de son voyage qu’une fois parvenu au Ciel. Cela le maintient en mouvement, le poussant à aller de l’avant dans ses désirs et ses efforts ; il est reconnaissant pour une petite mesure de grâce, mais ne se contente pas de grandes mesures de celle-ci. "À mon réveil", dit David, "je me rassasierai de ton image" (Psaume 17:15). Il goûtait de douces joies dans la maison de Dieu, au sein de ses ordonnances. L’Esprit de Dieu était le messager qui lui apportait, depuis la table divine, des mets exquis, des consolations intérieures inconnues du monde. 

Pourtant, cela ne suffit pas à David. Seul le ciel peut lui offrir la pleine mesure de ce breuvage. On raconte que les Gaulois, lorsqu'ils goûtèrent pour la première fois aux vins d'Italie, furent si séduits par leur onctuosité et leur douceur qu'ils ne se contentèrent pas d'en faire le commerce ; ils résolurent de conquérir la terre même où ils étaient produits. De même, l'âme sincère ne se satisfait pas de recevoir, çà et là, un peu de grâce et de réconfort venus du ciel, qui serait le fruit d'un commerce entretenu à distance avec Dieu par le biais des ordonnances divines ici-bas ; elle aspire plutôt à conquérir cette terre sainte, ce lieu béni, afin de boire le vin du Royaume au sein même du Royaume. Cette aspiration élève l'âme vers de nobles et grandes entreprises : comment atteindre des degrés de grâce toujours plus élevés, jour après jour, et s'élever ainsi toujours plus près du ciel. 

Celui qui vise le ciel tire plus haut que celui qui ne cherche qu'à atteindre un arbre. "Je cours", dit Paul, "vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ" (Philippiens 3:14). D'autres admiraient les accomplissements de Paul (ah ! s'ils avaient la grâce de Paul, ils seraient heureux !) mais lui-même s'estimerait fort malheureux s'il ne devait rien obtenir de plus. Il déclare qu'il n'a pas encore saisi ce pour quoi il court. Le prix ne se trouve pas à mi-chemin, mais au terme de la course ; c'est pourquoi il s'élance à toute vitesse, faisant même de cet effort la preuve de la droiture de chacun. "Nous tous donc qui sommes parfaits" (c'est-à-dire sincères) "ayons ces mêmes sentiments" (verset 15). C'est l'hypocrite seulement qui se limite dans les choses de Dieu.

Il possède quelques rudiments de savoir qui lui permettent de discourir de religion avec les croyants ; pour le reste, il s'en remet à d'autres, jugeant cela plus approprié au prédicateur qu'à lui-même. Il apprécie certaines formes extérieures, telle l'observance des rites publics, et s'y conforme pour afficher sa piété ; il s'abstient des péchés qui le rendraient odieux à son voisinage ; mais aspirer à une communion plus intime et plus profonde avec Dieu à travers ces rites, s'efforcer de rendre son cœur plus spirituel et de mortifier toujours davantage la chair et le péché qui l'habitent, voilà qui n'a jamais fait partie de ses desseins : il ressemble à ce piètre commerçant qui n'ose jamais viser la richesse, mais s'estime heureux de pouvoir simplement maintenir sa boutique ouverte et échapper à la prison, quitte à recourir à mille ruses et expédients. 

Après avoir exposé les caractéristiques d'un cœur sincère, il convient d'en tirer quelques enseignements à la lumière du verdict que votre conscience rendra au fond de vous-mêmes, lorsque vous soumettrez votre état spirituel à l'épreuve de ces critères. Or, le constat que la conscience établira, une fois que vous vous serez examinés à l'aune de ces principes, aboutira nécessairement à l'une de ces trois conclusions : soit, premièrement, elle vous condamnera comme hypocrites ; soit, deuxièmement, au terme d'un examen approfondi, elle rendra un témoignage favorable à votre sincérité ; soit, troisièmement, elle vous désignera comme ignorants et vous laissera dans le doute, des âmes qui sont certes sincères, mais qui n'osent pas se considérer comme telles. Afin de pouvoir t'atteindre, lecteur, par une voie si je ne t'atteins pas par une autre, je m'adresserai (prochainement) successivement à ces trois catégories de personnes. 

dimanche 6 septembre 2026

Le chrétien en armure complète, par William Gurnall, 60e partie

 

Les arguments sur lesquels un chrétien faible s'appuie pour contester sa propre droiture, et la fausseté de ces arguments.

Deuxièmement. J’exposerai les fondements de la crainte du chrétien faible d’être hypocrite, et la faiblesse de ces fondements ; autrement dit, les faux prétextes sur lesquels s’appuient souvent des âmes sincères pour se prouver hypocrites, voire pour conclure, un temps, qu’elles le sont.

1. Faux prétexte. "Assurément, je suis un hypocrite", dit la pauvre âme, "sinon je ne serais pas comme je suis. Dieu ne me poursuivrait pas ainsi, coup après coup, et ne permettrait pas à Satan de m’utiliser comme il le fait." C’était le principal argument que les amis de Job utilisaient contre sa sincérité, et parfois Satan parvient si bien à faire en sorte que l’âme sincère le retourne contre elle-même, disant, comme lui : "Si Dieu est avec nous, pourquoi tout cela nous arrive-t-il ?"; si Dieu est en nous par sa grâce, pourquoi semble-t-il contre nous ?

Réponse. Ce feu dans lequel Dieu te jette prouve que tu as des scories. Si, parce que tu es resté longtemps dans la fournaise, tu disais avoir beaucoup de scories, je ne m'y opposerais pas ; mais comment peux-tu déduire "hypocrite" de tes afflictions et de tes troubles ? Je m'en étonne. Les méchants, en effet, se servent souvent de cet argument pour se faire traiter "d'hypocrites", mais le chrétien, à mon avis, ne devrait pas l'utiliser contre lui-même. Bien que les barbares aient immédiatement porté leur jugement à la vue de la vipère sur la main de Paul, le déclarant "meurtrier", Paul n'en fut pas plus affecté.

Chrétien, applique à toi-même, dans l'affliction et la tentation, le même conseil que tu donnes à tes frères dans la même situation, et tu te sortiras de ce piège. Oserais-tu penser que ton prochain est hypocrite simplement parce que Dieu l'a éprouvé ? Non, je te le garantis, tu le plains plutôt et tu l'aides à dissiper les doutes que cette simple raison soulève en lui. Il serait réjouissant de voir avec quelle habileté un chrétien peut apaiser les scrupules d'autrui, puis, confronté à la même situation, en est lui-même accablé!

Celui qui aidait son ami à franchir l'échalier est désormais incapable de le faire lui-même. Dieu a voulu que nous ayons besoin les uns des autres. Celle qui est sage-femme pour autrui ne peut bien exercer ce rôle pour elle-même ; de même, celui qui est chargé d'apporter la paix à l'âme d'autrui ne peut la transmettre à la sienne. C'est clair, chrétien. L'affliction ne saurait prouver que tu es un hypocrite. 

Le cas, je le dis, est clair, mais tes yeux sont rivés sur quelque dessein supplémentaire que Dieu souhaite accomplir par ta souffrance. Peut-être diras-tu que ce n'est pas simplement la souffrance qui te fait penser ainsi de toi-même, mais plutôt que tu souffres depuis si longtemps, et dans les ténèbres en plus, que tu ne perçois plus l'amour de Dieu dans ton âme. Tu ne reçois aucun sourire du doux visage de Dieu pour soulager ta souffrance, et (tu penses que) si tout était juste, et que tu étais un enfant sincère de Dieu, ton Père céleste ne te laisserait pas gémir, sans jamais sembler te regarder pour illuminer ta souffrance de sa douce présence ?

Quant au premier point (la durée de ta souffrance), je ne connais aucune norme que Dieu ait établie pour mesurer la longueur des croix de ses saints, et il ne nous appartient pas d'en établir une nous-mêmes. Nous agissons ainsi; lorsque nous limitons ses châtiments au temps, de sorte que s'ils dépassent la journée que nous avons inscrite dans nos pensées, qui sera vraisemblablement assez courte, si nos cœurs pressés le décident, alors nous décidons que nous sommes des hypocrites.

Quant au deuxième point, sache que Dieu peut, sans que son amour soit remis en question, le "cacher" temporairement. Et il peut très mal prendre que ses enfants le remettent en cause, eux qui ont la certitude de son amour pour eux, (outre la manifestation sensible de cet amour à leurs âmes), simplement parce qu'il ne vient pas les visiter et les prendre dans ses bras quand ils le désirent.

En un mot, il se peut que ton affliction prenne la forme d'une purification. Dieu souhaite peut-être ainsi extirper une corruption qui menace ta santé spirituelle et entrave ta progression dans la piété. Or, la manifestation (plus visible) de son amour, Dieu la réserve peut-être, comme les médecins réservent leurs remèdes, pour te la donner une fois la purification terminée. 

2. Faux prétexte. "Je crains d’être hypocrite", dit l’âme tentée, "sinon, comment expliquer autrement mes déclins et mes faiblesses ? Le propre des hommes droits est de progresser, mais moi, je régresse, de la force à la faiblesse." Certains chrétiens, semblables à ceux que l’on appelle dans le monde des personnes bienveillantes, s’ils subissent des pertes dans leurs affaires et que les choses ne se déroulent pas comme prévu, ils ne manquent jamais de le répéter. Ils parlent de leurs pertes à tout le monde ; mais lorsqu’ils font de bonnes affaires et que les gains affluent, ils les gardent pour eux, sans jamais s’en vanter. Si les chrétiens étaient sincères, ils diraient ce qu’ils gagnent autant que ce qu’ils perdent. Mais considérer comme acquis le déclin et y réagir aveuglément, c’est une erreur.

Réponse 1. J’admets qu’il est vrai que l’âme sincère se fortifie sans cesse, mais comment ? Tout comme l’arbre grandit et s’épanouit, ce qui, nous le savons, est suivi par la chute des feuilles et l’hiver, qui interrompt temporairement sa croissance. Ainsi, l’âme sincère peut être mise à l’épreuve par une tentation, comme Pierre, qui était loin de se fortifier lorsqu’il passa de la profession de foi au reniement du Christ, puis du reniement aux jurons et aux malédictions, s’il le connaissait. Pourtant, comme l’arbre, au printemps, revit et gagne en été plus qu’il ne perd en hiver, ainsi en est-il de l’âme sincère.

De même que nous le voyons en Pierre, dont la grâce, un temps tapie en lui, se manifesta avec une telle force, ébranlant les tentations, qu’aucune cruauté humaine ne put plus jamais la faire disparaître ; ainsi l’âme sincère finira-t-elle toujours par trouver la paix, selon la prière de l’apôtre : "Que le Dieu de toute grâce, après que vous aurez souffert un peu de temps, vous rende parfaits, vous affermisse, vous fortifie, vous rende inébranlables", 1 Pierre 5:10.

Réponse 2. Il y a une grande différence entre la déchéance d'une âme sincère et celle d'un hypocrite. L'hypocrite décline par aversion intérieure pour les voies de Dieu. C'est pourquoi on les appelle "infidèles de cœur" (Proverbes 14:14). Tant que ses désirs servaient ses convoitises et contribuaient à l'acquisition de ses intérêts terrestres, il affichait un zèle apparent ; mais dès que l'argument est écarté, il commence à se relâcher peu à peu, jusqu'à devenir indifférent, voire aussi dégoûté de sa profession qu'Ammon l'était de Tamar. Quand l'hypocrite commence à chuter, sa chute est rapide. Tel une pierre dévalant la colline, il ne connaît d'autre fondement que le fond. Parle maintenant librement, pauvre âme.

Oses-tu dire qu'il existe une aversion intérieure pour les voies de Dieu en toi ? Peut-être ne pries-tu plus avec la même ferveur qu'auparavant ; mais est-ce parce que tu n'aimes plus ce devoir comme avant ? Tu n'entends plus la parole avec la même joie ; mais ne l'entends-tu pas pour autant avec plus de tristesse ? En un mot, ne peux-tu pas dire avec l'épouse, quand tu dors, que ton "cœur veille" (Cantique des Cantiques 5:2) ; c'est-à-dire que tu n'es pas satisfait de ton état actuel de déclin, mais que tu souhaites de tout cœur en sortir, comme celui qui a un grand désir de se lever et d'être à son travail; son cœur est éveillé, mais qui est incapable pour l'instant de se débarrasser de ce sommeil qui le retient. Si oui, cela te disculpera de toute hypocrisie.

3. Faux prétexte. "Je crains", dit la pauvre âme, "d'être hypocrite, car mon cœur est partagé. Je ne peux trouver aucun moment d'intimité avec Dieu dans l'accomplissement de mon devoir, car quelque vile convoitise s'insinue dans mes pensées lorsque je prie, que j'écoute la Parole ou que je médite. Tantôt je m'élève sous l'effet d'une pensée flatteuse, tantôt je retombe à terre sous l'effet d'une pensée mondaine. Que de pensées entre nous ! Je n'ai guère de répit auprès d'une telle compagnie. Et de tels parasites ne prolifèrent-ils nulle part ailleurs que dans le fumier d'un cœur faux et hypocrite ?"

Réponse 3. Malheur au plus grand des saints si la simple émergence de telles pensées, ou pire encore, révélait un cœur malade ! Prends garde de ne pas conclure de ton état à leur seule présence en toi, mais à la manière dont ton cœur les perçoit. Réponds donc à ces quelques questions, et peut-être discerneras-tu ta sincérité à travers le brouillard qu'elles ont semé dans ton âme.

1. Quel accueil leur réserves-tu, lorsqu'elles se présentent à toi ? Ces pensées sont-elles des invités que tu attendais et pour lesquels tu avais préparé ta chambre ? Es-tu allé à leur rencontre comme prévu, ou bien se sont-elles introduites sans ménagement chez toi et t’ont-elles emmené de force, comme le Christ l’avait prédit pour Pierre, là où tu ne voulais pas aller ? Si tel est le cas, pourquoi remettre en question ta sincérité ?

Ignores-tu que le diable est un intrus audacieux, qui ose venir là où il sait que personne ne l’invitera à s’asseoir ? Et cette âme seule, il peut l'appeler sa propre demeure, où il trouve le repos (Luc 11, 24). Imaginez que, dans votre famille, alors que vous vous agenouillez pour prier, une bande de tapageurs se tienne sous votre fenêtre et, pendant toute votre prière, ils hurlent et crient. Cela ne manquerait pas de vous perturber. Mais, à cause de ce trouble, douteriez-vous de votre sincérité dans votre devoir ? En vérité, qu'il s'agisse du trouble dans la pièce ou dans le cœur, cela revient au même : l'âme n'apprécie ni l'un ni l'autre.

2. Te contentes-tu de cette compagnie, ou uses-tu de tous les moyens pour t'en débarrasser au plus vite ? La sincérité ne peut rester passive face à de tels agissements ; mais, tel un serviteur fidèle lorsque des voleurs s'introduisent chez son maître, même impuissant face à leur force et leur nombre, il enverra secrètement chercher de l'aide et soulèvera la ville contre eux. La prière est le messager de l'âme sincère. Elle s'élève au ciel sans tarder, se considérant comme Jonas au plus profond des enfers tant qu'elle est hantée par de telles pensées, et aussi heureuse que Lot lorsque Abraham le libéra des rois qui l'avaient emmené prisonnier. 

Objection. Mais peut-être diras-tu, bien que tu n'oses nier que ta prière soit envoyée au ciel contre elles, tu n'entends aucune nouvelle de ta prière, mais tu continues d'être importuné par eux comme auparavant, ce qui accroît ta crainte que ton cœur soit vain, sinon ta prière aurait été exaucée et tu aurais été délivré de ces captifs. 

Réponse. Paul aurait tout aussi bien pu dire la même chose lorsqu'il a supplié le Seigneur à trois reprises, mais qu'il ne lui a pas retiré l'écharde dans sa chair (2 Corinthiens 12:8). Dieu ne te montre pas ainsi que tu es un hypocrite, mais te donne l'occasion de prouver ta sincérité (un peu comme lorsqu'il a agi envers les Israélites, devant lesquels il n'a pas, comme ils s'y attendaient, chassé les nations à la hâte, mais les a laissées comme des épines dans leurs flancs). Et pourquoi ? Écoute la raison de la bouche même de Dieu : "Afin que, par eux, je puisse éprouver Israël, pour voir s'ils garderont la voie de l'Éternel, en y marchant comme leurs pères l'ont gardée" (Juges 2:22).

Ainsi Dieu laisse ces corruptions en toi, pour éprouver si tu finiras par y succomber et t'y associer, ou si tu maintiendras le combat contre elles et continueras à prier contre elles ; par cette persévérance, tu prouveras ta droiture. Un cœur infidèle n'agira jamais ainsi. Celui qui ne désire pas sincèrement ce qu'il demande est vite exaucé. L'hypocrite, lorsqu'il prie contre sa corruption, agit selon sa conscience, non selon sa volonté ; tout comme un serviteur qui n'apprécie guère le message que son maître lui confie, mais n'ose le contrarier, et se rend donc chez celui où il est envoyé, frappant à peine à la porte, redoutant d'être entendu. 

Tout ce qu'il fait, c'est pour pouvoir raconter une belle histoire à son maître, en disant qu'il était là. Ainsi prie l'hypocrite, uniquement pour faire taire sa conscience, prétendant avoir prié contre sa convoitise. Il est heureux quand c'est fini, même s'il reste contaminé, la chose étant inachevée. Observe donc le comportement de ton cœur dans la prière, et juge-toi sincère ou non par cela, et non par le succès immédiat obtenu par ta prière. Dieu peut bien prendre que tu lui demandes ce qu'il juge actuellement préférable de refuser plutôt que d'accorder. Tu voudrais que toutes tes corruptions soient terrassées d'un seul coup et que ton cœur soit disposé à accomplir l'œuvre de ton Dieu, sans aucun obstacle ni influence néfaste, ni intérieure ni extérieure ; ne le voudrais-tu pas ? 

Dieu approuve grandement ton zèle, comme il approuvait celui de David, qui désirait Lui construire un temple. Mais, de même qu'il jugea indigne que la maison fût érigée du temps de David (la réservant au règne paisible de Salomon), il ne juge pas non plus que ta requête soit exaucée en cette vie, ayant réservé cette immunité comme une disposition particulière de la charte de la cité céleste, dont seuls jouissent les saints glorifiés qui y résident.

Il nous a certes enseigné à prier : "Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel" ; mais nous devons nous attendre à la pleine réponse lorsque nous serons là-haut. Apprends donc, pauvre âme, à accepter ce refus comme David l'a fait. Puisque Dieu ne lui permit pas de construire Sa maison de son vivant, il ne mit pas en doute l'amour et la faveur de Dieu, ni ne cessa de préparer les matériaux nécessaires, mais fit tout ce qui lui était possible de faire, même s'il ne put faire tout ce qu'il désirait lui-même.

Loin de toi aussi, de perdre confiance en Dieu pour cela, ou de renoncer à tes efforts pour Lui, en mortifiant tes corruptions et en enrichissant le trésor de ses grâces que tu possèdes actuellement. Bien qu'imparfaites et encore brutes, il s'en servira dans l'édifice céleste qu'il te destine, où tous les fragments brisés de nos faibles grâces seront, pour ainsi dire, perfectionnés par la puissance et la sagesse de Dieu, pour former une structure glorieuse d'une sainteté parfaite, plus digne d'admiration aux anges du ciel, pour sa construction exceptionnelle, que ne l'était le temple de Salomon sur terre aux yeux des hommes dans toute sa splendeur. 

4. Faux prétexte. "Oh, mais", dit l’âme tentée, "il m’arrive d’avoir des remords intérieurs, de la part de ma propre conscience, qui me rappellent que j’ai accompli ce devoir hypocritement, et que, dans cet acte, une grande duplicité de cœur s’est révélée. Et si mon cœur me condamne, comment pourrait-il en être autrement, sinon que je serais forcément hypocrite ?"

Réponse 4. Je vais tenter d'éclaircir ce point en établissant deux distinctions et en les appliquant au cas présent. (1) Il faut distinguer entre une conscience qui, dans son jugement, se fonde sur une règle juste, et une conscience qui, dans son jugement, se fonde sur une règle fausse. (2) Il faut distinguer entre une conscience qui suit une règle juste et qui est correctement informée sur la manière de l'appliquer, et une conscience qui juge selon une règle juste, mais qui n'est pas correctement informée sur la manière de l'appliquer.

En ce qui concerne le premier point: Il nous faut distinguer entre la conscience qui, dans son jugement, suit une règle juste, et la conscience qui suit une règle fausse. La conscience suit une règle juste lorsqu'elle fonde son jugement sur la Parole de Dieu, car, n'étant qu'un subalterne, elle est tenue de respecter une loi. Et cette loi ne peut être autre que celle que Dieu lui a prescrite, lui qui lui donne mandat et la met en fonction. Et cette loi, c'est la Parole de Dieu, et elle seule.

Ainsi, nous devons faire confiance à notre conscience lorsqu'elle nous commande ou nous interdit, nous condamne ou nous acquitte, et ce, uniquement lorsqu'elle peut justifier ses décisions par la Parole de Dieu. Autrement, de même que les sujets lésés par un tribunal inférieur et qui n'y obtiennent pas justice peuvent faire appel à une instance supérieure, nous pouvons et devons, par notre conscience, nous tourner vers la Parole de Dieu. 

Et sachez que la conscience est une faculté aussi corruptible que toute autre par nature, et que Satan s'en sert très souvent pour tromper les bons comme les méchants, les pieux comme les impies. Nombreux sont ceux qui prétendent aujourd'hui que leur conscience leur apporte la paix, mais qui se révéleront dupés et trompés lorsque les livres seront ouverts. On ne trouvera alors dans la Parole aucune trace de ce que leur conscience leur aura donné. Et nombre d'âmes vertueuses, qui ont passé leurs jours dans la crainte constante de leur état spirituel, enchaînées dans le sombre cachot d'une conscience tourmentée, seront alors acquittées et pourront intenter une action contre Satan pour séquestration et pour avoir abusé de leur conscience au point de troubler leur paix. 

Et maintenant, ô pauvre âme, toi qui dis que ta conscience te soupçonne d'hypocrisie, es-tu toi-même un hypocrite convaincu par la parole même de ta conscience ? Te révèle-t-elle un passage de la loi du Christ qui le prouve ? Ou bien, Satan n'abuse-t-il pas de ta propre crainte, jouant sur la tendresse de ton esprit, si profondément imprégné par le sentiment de tes péchés, que tu es prêt à croire le moindre mouvement en toi qui te révèle un mal quelconque ? J'en suis certain, c'est souvent le cas. Les craintes et les appréhensions que certaines âmes malheureuses éprouvent en elles sont semblables aux rumeurs, parfois propagées, de grandes nouvelles par ceux qui ont l'intention de nuire au pays. On en entendra parler et murmurer partout, mais si l'on remonte à la source, on ne trouvera aucun fondement, ni personne digne de confiance pour le confirmer. 

Ainsi, ici : un murmure court dans le cœur du chrétien tenté, une voix qui semble lui chuchoter sans cesse à l'oreille : "Je suis un hypocrite, mon cœur est sans valeur ; je ne fais que dissimuler." Mais lorsque le malheureux, sincèrement, entreprend de découvrir la vérité, lorsqu'il appelle son âme à la barre et l'interroge à l'aide des questions que la Parole pose pour éprouver notre sincérité, il ne peut se défaire de cette accusation et finit par découvrir qu'il ne s'agit que d'une fausse alerte à l'enfer, lancée pour le troubler et l'effrayer momentanément, sans pour autant lui nuire à long terme.

C’est comme le mensonge du politicien qui, même s’il est finalement démasqué, lui rend un certain service tant qu’on le croit vrai. De même qu’une question sérieuse, posée avec sérieux à un hypocrite notoire, peut le réduire au silence, à savoir : "Quelle promesse de salut as-tu dans toute la Bible pour toi ?" Il suffit de délivrer l’âme troublée de sa crainte d’être hypocrite, si elle veut bien, comme David, demander à son âme, à la lumière des Écritures, la raison de ses inquiétudes : "Pourquoi es-tu abattue, mon âme, et pourquoi gémis-tu au-dedans de moi ?" L’âme sincère a, au fond, un fondement solide pour sa foi, même si Satan y jette un peu de terre pour l’empêcher d’oser y poser le pied. 

Mais nous devons aussi faire la distinction suivante, (et cela nous mène au deuxième point) : Il faut distinguer entre une conscience bien informée et une conscience mal informée. Une conscience peut être régulière, au point de choisir la bonne règle, mais mal informée quant à la manière de l'appliquer à son cas particulier. En effet, dans le trouble spirituel du saint, la conscience est parfois remplie d'Écritures sur lesquelles elle fonde son verdict, mais très mal interprétées : "Ô !" dit la pauvre âme, "ce lieu est contre moi !" (Heureux l'homme à qui l'Éternel n'impute pas l'iniquité, et dans l'esprit duquel il n'y a point de ruse, Ps. 32, 2). "Voici", dit-il, "la description d'une âme sincère, d'une âme dans l'esprit de laquelle il n'y a point de ruse".

Mais je trouve beaucoup de ruse en moi. C’est pourquoi je ne suis pas sincère. » Or, il s’agit là d’une conclusion très faible, voire erronée. Par un esprit sans ruse, on n’entend pas une personne totalement exempte de tromperie et d’hypocrisie. Une telle personne n’a jamais été trouvée, depuis la chute, que le Christ lui-même, marchant dans la chair mortelle. Être sans péché et être sans ruse, au sens strict, sont synonymes ; une prérogative terrestre propre au Seigneur Christ, « qui ne commit point de péché, et dans la bouche duquel il ne se trouva point de ruse » (1 Pierre 2:22). 

C’est pourquoi, lorsque nous rencontrons la même expression attribuée aux saints, comme à Lévi : "On ne trouva point d’iniquité sur ses lèvres" (Malachie 2,6), et à Nathanaël : "Voici un véritable Israélite, en qui il ne se trouve point de ruse" (Jean 1,47), nous devons la comprendre d’une manière moins nuancée, qui convienne à leur condition imparfaite ici-bas, et ne pas imposer au chrétien faible et militant sur terre; non seulement le diable l’entourant, mais aussi le péché l’habitant, ce qui n’était que la couronne du Christ sur terre et la robe glorifiée du saint au ciel, ce sont ces choses qui le caractérisent.  

Essuie encore tes yeux, pauvre âme, et alors, si tu lis ces passages où l'Esprit de Dieu parle avec tant d'éloquence et d'hyperbole de la grâce de ses saints, tu constateras qu'il n'affirme pas la perfection de leur grâce comme étant exempte de tout mélange de péché, mais plutôt, pour consoler les pauvres âmes abattues et émouvoir leurs cœurs sceptiques, qui, face à l'hypocrisie, sont prêts à considérer leur sincérité comme nulle. Il exprime la haute estime qu'il porte à leur grâce modeste en parlant d'elle comme si elle était parfaite, et de leur hypocrisie comme étant inexistante.

Ô chrétien, ton Dieu veut que tu saches que tu ne dois pas négliger ta faible grâce par crainte de l'hypocrisie qui s'y mêle, pas plus qu'il ne néglige tes grandes corruptions, car il porte un amour profond à la petite, mais véritable grâce qu'il discerne au milieu d'elles. Abraham aimait et prenait sous son aile son cousin Lot, alors prisonnier et emmené par ces rois païens. De même, ton Dieu aime et reconnaît ta grâce, si proche de lui par le sang, même lorsqu'elle est cruellement asservie par l'ennemi en ton sein ; et, pour ta consolation, sache que lorsque le livre sera ouvert, la parole aussi, et le jugement de ta conscience également, au grand jour du Christ.

Le Christ sera l'interprète des deux. Ce n'est pas le sens que tu as dans le trouble de ton âme, lorsque tu lis les deux avec la glose de Satan, qui prévaudra, mais ce que le Christ dira. Et assurément, il s'est déjà déclaré si grand ami de la grâce faible, lorsqu'il était sur terre, par sa conversation aimante avec ses disciples et le témoignage libre qu'il a donné de sa grâce en eux (alors que Dieu sait qu'ils n'étaient que des chrétiens novices et faibles, tant dans leur connaissance que dans leur pratique) que, pauvre âme, tu n'as pas à craindre qu'il condamne alors ce qu'il a ici loué et si tendrement embrassé. Oui, celui qui a pris le plus grand soin de ses petits agneaux, de la façon dont ils devaient être traités avec douceur, lorsqu'il devait les quitter pour le ciel, ne sera pas cruel envers eux à son retour, je te le garantis.